30 janvier 2011

Bestiaire

 

 
 
 " Des Indous avaient amené un éléphant; ils l'exhibèrent dans une maison obscure. Plusieurs personnes entrèrent, une par une, dans le noir, afin de le voir. Ne pouvant le voir des yeux, ils le tâtèrent de la main. L'un posa la main sur sa trompe; il dit : "Cette créature est-elle un tuyau d'eau ?" L'autre lui toucha l'oreille : Elle lui apparut semblable à un éventail. Lui ayant saisi la jambe, un autre déclara : "L'éléphant a la forme d'un pilier." Après lui avoir posé la main sur le dos, un autre dit : "En vérité, cet éléphant est comme un trône."
          De même, chaque fois que quelqu'un entendait une description de l'éléphant, il la comprenait d'après la partie qu'il avait touchée. Leurs affirmations variaient selon ce qu'ils avaient perçu : l'un l'appelait "dal", l'autre "alîf"*.
Si chacun d'eux avait été muni d'une chandelle, leurs paroles n'auraient pas différé.

           L'œil de la perception est aussi limité que la paume de la main qui ne pouvait pas cerner la totalité de l'éléphant. L'œil de la mer est une chose, l'écume en est une autre; délaisse l'écume  et regarde avec l'œil de la mer.

           Jour et nuit, provenant de la mer, se meuvent des flocons d'écume; tu vois l'écume, non la mer. Que c'est étrange ! Nous nous heurtons les uns contre les autres comme des barques; nos yeux sont aveuglés; l'eau est pourtant claire.

           Ô toi qui t'es endormi dans le bateau du corps, tu as vu l'eau; contemple l'Eau de l'eau. L'eau a une Eau qui la pousse, l'esprit un Esprit qui l'appelle. "

  Djalâl ud-Dîn Rûmi (Le Matnavî, III, 1259 et suiv.)

                                  

  

Celaledîn Rûmî Mevlâna, مولانا جلال الدين محمد بلخى, en turc: Mevlânâ Celaleddin-i Rumi) (Balkh, 30 septembre 1207 - Konya, 17 décembre 1273) est un mystique musulman persan qui a profondément influencé le soufisme. Il existe une demi-douzaine de transcriptions du prénom Djalal-el-Dine, « Majesté de la religion » (de djalal, majesté, et dine, religion, mémoire, culte). Il reçut très tôt le surnom de Hüdavendigar, ou mawlânâ Hüdavendigar ou mevlânâ, qui signifie « notre maître ». Son nom est intimement lié à l'ordre des « derviches tourneurs » ou mevlevis, une des principales confréries soufies de l'islam, qu'il fonda dans la ville de Konya en Turquie.
La plupart de ses écrits lui ont été inspirés par son meilleur ami, Shams ed Dîn Tabrîzî, dont le nom peut être traduit par « Soleil de la religion "
Il était originaire de cité de Balkh dans le nord de l'Afghanistan actuel.
Rûmî a également repris à son compte les fables d'Ésope dans son principal ouvrage le « Masnavî » (« Mathnawî », « Mesnevi »), que La Fontaine retraduira partiellement à son tour en français. Les Turcs et les Iraniens d'aujourd'hui continuent d'aimer ses poèmes. Reconnu de son vivant comme un saint, Rûmî avait des prises de position assez novatrices par rapport au pouvoir politique et au dogme musulman. Il aimait à fréquenter les chrétiens et les juifs tout autant que ses coreligionnaires.
L'UNESCO a proclamé l'année 2007 année en son honneur pour célébrer le huitième centenaire de sa naissance. Ainsi, le 30 septembre furent organisées à Konya des festivités avec la participation des derviches tourneurs.
Source : Wikipedia



                                               
 
Mathias Enard : Parle-leur de batailles, de rois et d'éléphants




FABLE XXI.

L’Élephant, & le Singe de Jupiter.


 
NELIE Tjienke


L'Eléphant et le Singe de Jupiter, XII, 21

3e quart 20e siècle

Château-Thierry ; musée Jean de La Fontaine
Autrefois l’Elephant & le Rinoceros
En diſpute du pas & des droits de l’Empire,
Voulurent terminer la querelle en champ clos.
Le jour en étoit pris, quand quelqu’un vint leur dire
Que le Singe de Jupiter,
Portant un Caducée, avoit paru dans l’air.
Ce Singe avoit nom Gille, à ce que dit l’Hiſtoire.
Auſſi-tôt l’Élephant de croire
Qu’en qualité d’Ambaſſadeur
Il venoit trouver ſa Grandeur.
Tout fier de ce ſujet de gloire,
Il attend Maître Gille, & le trouve un peu lent
À lui preſenter ſa créance.
Maître Gille enfin en paſſant
Va ſaluër ſon Excellence.
L’autre étoit préparé ſur la légation ;
Mais pas un mot : l’attention
Qu’il croïoit que les Dieux euſſent à ſa querelle
N’agitoit pas encor chez eux cette nouvelle.
Qu’importe à ceux du Firmament
Qu’on ſoit Mouche ou bien Élephant ?
Il ſe vid donc reduit à commencer lui-même.
Mon couſin Jupiter, dit-il, verra dans peu
Un aſſez beau combat de ſon Trône ſuprême.
Toute ſa Cour verra beau jeu.
 Quel combat ? dit le Singe avec un front ſevere.
L’Élephant repartit : Quoi vous ne ſçavez pas
Que le Rinoceros me diſpute le pas ?
Qu’Élephantide a guerre avecque Rinocere ?
Vous connoiſſez ces lieux, ils ont quelque renom.
Vraiment je ſuis ravi d’en apprendre le nom,
Repartit Maître Gille, on ne s’entretient guere
De ſemblables ſujets dans nos vaſtes Lambris.
L’Élephant honteux & ſurpris
Lui dit : Et parmi nous que venez-vous donc faire ?
Partager un brin d’herbe entre quelques Fourmis.
Nous avons ſoin de tout : Et quant à vôtre affaire,
On n’en dit rien encor dans le conſeil des Dieux.
Les petits & les grands ſont égaux à leurs yeux.

 
Jean de La Fontaine




Les Milles et une nuit - Tome 1 -

Histoire de l'envieux et de l'envié (extrait)


"...Là, il ramassa une poignée de terre, prononça, ou plutôt marmotta dessus certaines paroles, auxquelles je ne compris rien ; et la jetant sur moi : « Quitte, me dit-il, la figure d’homme, et prends celle de singe. » Il disparut aussitôt, et je demeurai seul, changé en singe, accablé de douleur, dans un pays inconnu, ne sachant si j’étais près ou éloigné des États du roi mon père.

Je descendis du haut de la montagne, j’entrai dans un pays plat, dont je ne trouvai l’extrémité qu’au bout d’un mois, que j’arrivai au bord de la mer. Elle était alors dans un grand calme, et j’aperçus un vaisseau à une demi-lieue de terre. Pour ne pas perdre une si belle occasion, je rompis une grosse branche d’arbre, je la tirai après moi dans la mer et me mis dessus, jambe de çà, jambe de là, avec un bâton à chaque main pour me servir de rames.

Je voguai dans cet état et m’avançai vers le vaisseau. Quand je fus assez près pour être reconnu, je donnai un spectacle fort extraordinaire aux matelots et aux passagers qui parurent sur le tillac. Ils me regardaient tous avec une grande admiration. Cependant j’arrivai à bord, et, me prenant à un cordage, je grimpai jusque sur le tillac. Mais, comme je ne pouvais parler, je me trouvai dans un terrible embarras. En effet, le danger que je courus alors ne fut pas moins grand que celui d’avoir été à la discrétion du génie.

Les marchands superstitieux et scrupuleux crurent que je porterais malheur à leur navigation si on me recevait ; c’est pourquoi l’un dit : « Je vais l’assommer d’un coup de maillet. » Un autre : « Je veux lui passer une flèche au travers du corps. » Un autre : « Il faut le jeter à la mer. » Quelqu’un n’aurait pas manqué de faire ce qu’il disait, si, me rangeant du côté du capitaine, je ne m’étais pas prosterné à ses pieds ; mais comme je l’avais pris par son habit, dans la posture de suppliant, il fut tellement touché de cette action et des larmes qu’il vit couler de mes yeux, qu’il me prit sous sa protection, en menaçant de faire repentir celui qui me ferait le moindre mal. Il me fit même mille caresses. De mon côté, au défaut de la parole, je lui donnai par mes gestes toutes les marques de reconnaissance qu’il me fut possible.

Le vent, qui succéda au calme, ne fut pas fort ; mais il fut favorable il ne changea point durant cinquante jours, et il nous fit heureusement aborder au port d’une belle ville très peuplée et d’un grand commerce, où nous jetâmes l’ancre. Elle était d’autant plus considérable, que c’était la capitale d’un puissant État.

Notre vaisseau fut bientôt environné d’une infinité de petits bateaux, remplis de gens qui venaient pour féliciter leurs amis sur leur arrivée, ou s’informer de ceux qu’ils avaient vus au pays d’où ils arrivaient, ou simplement par la curiosité de voir un vaisseau qui venait de loin. Il arriva entre autres quelques officiers qui demandèrent à parler, de la part du sultan, aux marchands de notre bord. Les marchands se présentèrent à eux ; et l’un des officiers, prenant la parole, leur dit : « Le sultan notre maître nous a chargés de vous témoigner qu’il a bien de la joie de votre arrivée, et de vous prier de prendre la peine d’écrire sur le rouleau de papier que voici chacun quelques lignes de votre écriture. Pour vous apprendre quel est son dessein, vous saurez qu’il avait un premier vizir qui, avec une très grande capacité dans le maniement des affaires, écrivait dans la dernière perfection. Ce ministre est mort depuis peu de jours. Le sultan en est fort affligé ; et comme il ne regardait jamais les écritures de sa main sans admiration, il a fait un serment solennel de ne donner sa place qu’à un homme qui écrira aussi bien qu’il écrivait. Beaucoup de gens ont présenté de leur écriture ; mais jusqu’à présent il ne s’est trouvé personne, dans l’étendue de cet empire, qui ait été jugé digne d’occuper la place du vizir. »

Ceux des marchands qui crurent assez bien écrire pour prétendre à cette haute dignité, écrivirent l’un après l’autre ce qu’ils voulurent. Lorsqu’ils eurent achevé, je m’avançai et enlevai le rouleau de la main de celui qui le tenait. Tout le monde, et particulièrement les marchands qui venaient d’écrire, s’imaginant que je voulais le déchirer ou le jeter à la mer, firent de grands cris ; mais ils se rassurèrent quand ils virent que je tenais le rouleau fort proprement et que je faisais signe de vouloir écrire à mon tour. Cela fit changer la crainte en admiration. Néanmoins, comme ils n’avaient jamais vu de singe qui sût écrire, et qu’ils ne pouvaient se persuader que je fusse plus habile que les autres, ils voulurent m’arracher le rouleau des mains ; mais le capitaine prit encore mon parti. « Laissez-le faire, dit-il qu’il écrive. S’il ne fait que barbouiller le papier, je vous promets que je le punirai sur-le-champ ; si, au contraire, il écrit bien, comme je l’espère, car je n’ai vu de ma vie un singe plus adroit et plus ingénieux, ni qui comprît mieux toutes choses, je déclare que je le reconnaîtrai pour mon fils. J’en avais un qui n’avait pas à beaucoup près tant d’esprit que lui. »

Voyant que personne ne s’opposait plus à mon dessein, je pris la plume, et je ne la quittai qu’après avoir écrit six sortes d’écritures usitées chez les Arabes ; et chaque essai d’écriture contenait un distique ou un quatrain impromptu à la louange du sultan. Mon écriture n’effaçait pas seulement celle des marchands, j’ose dire qu’on n’en avait point vu de si belle jusqu’alors en ce pays-là. Quand j’eus achevé, les officiers prirent le rouleau et le portèrent au sultan.

Le sultan ne fit aucune attention aux autres écritures ; il ne regarda que la mienne, qui lui plut tellement, qu’il dit aux officiers : « Prenez le cheval de mon écurie, le plus beau et le plus richement harnaché, et une robe de brocart des plus magnifiques, pour en revêtir la personne de qui sont ces six écritures, et amenez-la-moi. »

A cet ordre du sultan, les officiers se mirent à rire. Ce prince, irrité de leur hardiesse, était prêt à les punir ; mais ils lui dirent : « Sire, nous supplions Votre Majesté de nous pardonner : ces écritures ne sont pas d’un homme, elles sont d’un singe. — Que dites-vous ? s’écria le sultan, ces écritures merveilleuses ne sont pas de la main d’un homme ? — Non, Sire, répondit un des officiers, nous assurons Votre Majesté qu’elles sont d’un singe, qui les a faites devant nous. » Le sultan trouva la chose trop surprenante pour n’être pas curieux de me voir. « Faites ce que je vous ai commandé, leur dit-il, amenez-moi promptement un singe si rare. »

Les officiers revinrent au vaisseau, et exposèrent leur ordre au capitaine, qui leur dit que le sultan était le maître. Aussitôt ils me revêtirent d’une robe de brocart très riche, et me portèrent à terre, où ils me mirent sur le cheval du sultan, qui m’attendait dans son palais avec un grand nombre de personnes de sa cour, qu’il avait assemblées pour me faire plus d’honneur.

La marche commença. Le port, les rues, les places publiques, les fenêtres, les terrasses des palais et des maisons, tout était rempli d’une multitude innombrable de tout sexe et de tout âge, que la curiosité avait fait venir de tous les endroits de la ville pour me voir ; car le bruit s’était répandu en un moment que le sultan venait de choisir un singe pour son grand vizir. Après avoir donné un spectacle si nouveau à tout ce peuple, qui par des cris redoublés ne cessait de marquer sa surprise, j’arrivai au palais du sultan.

Je trouvai ce prince assis sur son trône, au milieu des grands de sa cour. Je lui fis trois révérences profondes ; et, à la dernière, je me prosternai et baisai la terre devant lui. Je me mis ensuite sur mon séant en posture de singe. Toute l’assemblée ne pouvait se lasser de m’admirer, et ne comprenait pas comment il était possible qu’un singe sût si bien rendre aux sultans le respect qui leur est dû ; et le sultan en était plus étonné que personne. Enfin, la cérémonie de l’audience eût été complète, si j’eusse pu ajouter la harangue à mes gestes ; mais les singes ne parlèrent jamais, et l’avantage d’avoir été homme ne me donnait pas ce privilège.

Le sultan congédia ses courtisans, et il ne resta auprès de lui que le chef de ses eunuques, un petit esclave fort jeune et moi. Il passa de la salle d’audience dans son appartement où il se fit apporter à manger. Lorsqu’il fut à table, il me fit signe d’approcher et de manger avec lui. Pour lui marquer mon obéissance, je baisai la terre, je me levai et me mis à table. Je mangeai avec beaucoup de retenue et de modestie.

Avant que l’on desservît, j’aperçus une écritoire : je fis signe qu’on me l’approchât ; et quand je l’eus, j’écrivis sur une grosse pêche des vers de ma façon, qui marquaient ma reconnaissance au sultan ; et la lecture qu’il en fit, après que je lui eus présenté la pêche, augmenta son étonnement. La table levée, on lui apporta d’une boisson particulière, dont il me fit présenter un verre. Je bus, et j’écrivis dessus de nouveaux vers, qui expliquaient l’état où je me trouvais après de grandes souffrances. Le sultan les lut encore, et dit : « Un homme qui serait capable d’en faire autant serait au-dessus des plus grands hommes. »

Ce prince s’étant fait apporter un jeu d’échecs, me demanda par signes si j’y savais jouer, et si je voulais jouer avec lui. Je baisai la terre ; et portant la main sur ma tête, je marquai que j’étais prêt à recevoir cet honneur. Il me gagna la première partie ; mais je gagnai la seconde et la troisième ; et m’apercevant que cela lui faisait quelque peine, pour le consoler, je fis un quatrain que je lui présentai. Je lui disais que deux puissantes armées s’étaient battues tout le jour avec beaucoup d’ardeur, mais qu’elles avaient fait la paix sur le soir, et qu’elles avaient passé la nuit ensemble fort tranquillement sur le champ de bataille.

Tant de choses paraissant au sultan fort au delà de tout ce qu’on avait jamais vu ou entendu de l’adresse ou de l’esprit des singes, il ne voulut pas être le seul témoin de ces prodiges. Il avait une fille qu’on appelait Dame de beauté. « Allez, dit-il au chef des eunuques, qui était présent et attaché à cette princesse ; allez, faites venir ici votre dame ; je suis bien aise qu’elle ait part au plaisir que je prends. »

Le chef des eunuques partit, et amena bientôt la princesse. Elle avait le visage découvert ; mais elle ne fut pas plutôt dans la chambre, qu’elle se le couvrit promptement de son voile, en disant au sultan : « Sire, il faut que Votre Majesté se soit oubliée. Je suis fort surprise qu’elle me fasse venir pour paraître devant les hommes. — Comment donc, ma fille répondit le sultan, vous n’y pensez pas vous-même. Il n’y a ici que le petit esclave, l’eunuque votre gouverneur et moi, qui avons la liberté de vous voir le visage ; néanmoins vous baissez votre voile, et vous me faites un crime de vous avoir fait venir ici. — Sire, répliqua la princesse, Votre Majesté va connaître que je n’ai pas tort. Le singe que vous voyez, quoiqu’il ait la forme d’un singe, est un jeune prince, fils d’un grand roi. Il a été métamorphosé en singe par enchantement. Un génie, fils de la fille d’Éblis, lui a fait cette malice, après avoir cruellement ôté la vie à la princesse de l’île d’Ébène, fille du roi Epitimarus. »

Le sultan, étonné de ce discours, se tourna de mon côté, et ne me parlant plus par signes, il me demanda si ce que sa fille venait de dire était véritable. Comme je ne pouvais parler, je mis la main sur ma tête pour lui témoigner que la princesse avait dit la vérité. « Ma fille, reprit alors le sultan, comment savez-vous que ce prince a été transformé en singe par enchantement ? — Sire, répondit la princesse Dame de beauté, Votre Majesté peut se souvenir qu’au sortir de mon enfance j’ai eu près de moi une vieille dame. C’était une magicienne très habile ; elle m’a enseigné soixante-dix règles de sa science, par la vertu de laquelle je pourrais, en un clin d’œil, faire transporter votre capitale au milieu de l’Océan, au delà du mont Caucase. Par cette science, je connais toutes les personnes qui sont enchantées, seulement à les voir ; je sais qui elles sont, et par qui elles ont été enchantées ainsi ne soyez pas surpris si j’ai d’abord démêlé ce prince au travers du charme qui l’empêche de paraître à vos yeux tel qu’il est naturellement. Ma fille, dit le sultan, je ne vous croyais pas si habile. Sire, répondit la princesse, ce sont des choses curieuses qu’il est bon de savoir ; mais il m’a semblé que je ne devais pas m’en vanter. Puisque cela est ainsi, reprit le sultan, vous pourrez donc dissiper l’enchantement du prince ? —Oui, Sire, repartit la princesse, je puis lui rendre sa première forme. — Rendez-la-lui donc, interrompit le sultan ; vous ne sauriez me faire un plus grand plaisir, car je veux qu’il soit mon grand vizir et qu’il vous épouse. — Sire, dit la princesse, je suis prête à vous obéir en tout ce qu’il vous plaira de m’ordonner. »

La princesse alla dans son appartement, d’où elle apporta un couteau qui avait des mots hébreux gravés sur la lame. Elle nous fit descendre ensuite, le sultan, le chef des eunuques, le petit esclave et moi, dans une cour secrète du palais ; et là, nous laissant sous une galerie qui régnait autour, elle s’avança au milieu de la cour, où elle décrivit un grand cercle, et y traça plusieurs mots en caractères arabes, anciens et autres, qu’on appelle caractères de Cléopâtre.

Lorsqu’elle eut achevé, et préparé le cercle de la manière qu’elle le souhaitait, elle se plaça et s’arrêta au milieu, où elle fit des adjurations, et récita des versets de l’Alcoran. Insensiblement l’air s’obscurcit, de sorte qu’il semblait qu’il fût nuit, et que la machine du monde allait se dissoudre. Nous nous sentîmes saisir d’une frayeur extrême ; et cette frayeur augmenta encore quand nous vîmes tout à coup paraître le génie, fils de la fille d’Éblis, sous la forme d’un lion d’une grandeur épouvantable.

Dès que la princesse aperçut ce monstre, elle lui dit : « Chien, au lieu de ramper devant moi, tu oses te présenter sous cette horrible forme, et tu crois m’épouvanter ? Et toi, reprit le lion, tu ne crains pas de contrevenir au traité que nous avons fait et confirmé par un serment solennel, de ne nous nuire, ni faire aucun tort l’un à l’autre ? Ah, maudit ! répliqua la princesse, c’est à toi que j’ai ce reproche à faire. — Tu vas, interrompit brusquement le lion, être payée de la peine que tu m’as donnée de venir. » En disant cela, il ouvrit une gueule effroyable, et s’avança sur elle pour la dévorer. Mais elle, qui était sur ses gardes, fit un saut en arrière, eut le temps de s’arracher un cheveu, et, en prononçant deux ou trois paroles, elle le changea en un glaive tranchant, dont elle coupa le lion en deux par le milieu du corps. Les deux parties du lion disparurent, et il ne resta que la tête, qui se changea en un gros scorpion. Aussitôt la princesse se changea en serpent, et livra un rude combat au scorpion, qui, n’ayant pas l’avantage, prit la forme d’un aigle, et s’envola. Mais le serpent prit alors celle d’un aigle noir plus puissant, et le poursuivit. Nous les perdîmes de vue l’un et l’autre.

Quelque temps après qu’ils eurent disparu, la terre s’entr’ouvrit devant nous, et il en sortit un chat noir et blanc, dont le poil était tout hérissé, et qui miaulait d’une manière effrayante. Un loup noir le suivit de près, et ne lui donna aucun relâche. Le chat, trop pressé, se changea en ver, et se trouva près d’une grenade tombée par hasard d’un grenadier qui était planté sur le bord d’un canal assez profond, mais peu large. Ce ver perça la grenade en un instant, et s’y cacha. La grenade alors s’enfla et devint grosse comme une citrouille, et s’éleva sur le toit de la galerie, d’où, après avoir fait quelques tours en roulant, elle tomba dans la cour et se rompit en plusieurs morceaux.

Le loup, qui pendant ce temps-là s’était transformé en coq, se jeta sur les grains de la grenade, et se mit à les avaler l’un après l’autre. Lorsqu’il n’en vit plus, il vint à nous les ailes étendues, en faisant un grand bruit, comme pour nous demander s’il n’y avait plus de grains. Il en restait un sur le bord du canal, dont il s’aperçut en se retournant. Il y courut vite ; mais dans le moment qu’il allait porter le bec dessus, le grain roula dans le canal et se changea en petit poisson.

Le coq se jeta dans le canal, et se changea en un brochet qui poursuivit le petit poisson. Ils furent l’un et l’autre deux heures entières sous l’eau, et nous ne savions ce qu’ils étaient devenus, lorsque nous entendîmes des cris horribles qui nous firent frémir. Peu de temps après, nous vîmes le génie et la princesse tout en feu. Ils se lancèrent l’un contre l’autre des flammes par la bouche jusqu’à ce qu’ils vinrent à se prendre corps à corps. Alors les deux feux s’augmentèrent, et jetèrent une fumée épaisse et enflammée qui s’éleva fort haut. Nous craignîmes avec raison qu’elle n’embrasât tout le palais ; mais nous eûmes bientôt un sujet de crainte beaucoup plus pressant ; car le génie, s’étant débarrassé de la princesse, vint jusqu’à la galerie où nous étions, et nous souffla des tourbillons de feu. C’était fait de nous, si la princesse, accourant à notre secours, ne l’eût obligé, par ses cris, à s’éloigner et à se garder d’elle. Néanmoins, quelque diligence qu’elle fît, elle ne put empêcher que le sultan n’eût la barbe brûlée et le visage gâté ; que le chef des eunuques ne fût étouffé et consumé sur-le-champ et qu’une étincelle n’entrât dans mon œil droit et ne me rendît borgne. Le sultan et moi nous nous attendions à périr ; mais bientôt nous entendîmes crier : « Victoire, victoire » et nous vîmes tout à coup paraître la princesse sous sa forme naturelle, et le génie réduit en un monceau de cendres... "



Michel Butor

l'écriture nomade

Lire de Michel Butor "Portrait de l'artiste en jeune singe", paru en 1967, autobiographie écrite à partir du "Singe calligraphe", à la manière de GALLAND, dans le deuxième calender, des Mille et une nuits - Tome 1 




          

    La BnF, qui conserve l'ensemble de la correspondance de Michel Butor, des manuscrits et de nombreux livres créés avec des artistes, organise une exposition conçue comme un voyage autour de ce grand écrivain de notre temps, qui aura 80 ans cette année.
    Entretien avec l'un des expérimentateurs les plus célèbres de la littérature contemporaine.
    Chroniques : Michel Butor, les voyages ont toujours eu une grande importance dans votre vie,
    et semblent vous avoir conduit de plus en plus loin…
    Que vous apportent-ils personnellement, et en quoi sont-ils liés à votre activité d'écrivain ?
    Michel Butor : Les voyages m'ont ouvert les yeux ; ils continuent. Je reviens de New York où je suis déjà allé maintes fois, mais c'est toujours nouveau. C'est cette distance que je m'efforce de faire sentir. Donc parfois, c'est pour écrire à son sujet que je retourne dans un pays. Il me faut parfois de nombreux voyages. Ainsi, j'ai eu besoin de temps et d'un recul multiplié pour arriver à parler un peu du Japon ou de l'Australie. Au moment où j'écrivais La Modification, je suis allé plusieurs fois à Rome pour mieux rentrer dans mon sujet. Certes les livres et les images m'apportent beaucoup, mais j'ai besoin de me plonger dans le lieu même, surtout quand j'ai l'impression qu'il y a quelque chose de nouveau à en dire.
    Ch : Certains de ces voyages ou séjours vous ont particulièrement marqué : l'Égypte, les États-Unis, l'Australie, peut-être l'Extrême-Orient. Ont-ils changé quelque chose dans votre conception de l'écriture et du livre ?
    M. B. : Le livre est tellement essentiel pour moi que tout voyage devient une méditation sur lui. Ainsi lors de mon premier voyage au Japon, j'ai été fasciné par un certain nombre de classiques de l'art japonais qui sont sous forme de rouleaux. Au retour, j'ai imaginé avec des amis des livres sous cette forme. Nous avons fait aussi des éventails. Mes voyages ultérieurs au Japon et en Chine n'ont fait qu'approfondir cette influence. Quant à l'Égypte, je m'y suis trouvé en relation avec deux écritures remarquables et très différentes de la nôtre : l'arabe que j'ai lentement appris à déchiffrer, car il me fallait bien connaître quelques mots de la langue courante pour survivre, et les hiéroglyphes de l'antiquité.
    Aux États-Unis, c'est sans doute surtout la présence atmosphérique de la publicité, tout ce qui déjà dans les années soixante annonçait la révolution de la Toile. Quant à l'Australie des Aborigènes, si elle ne comportait pas à proprement parler d'écriture, les peintures et les rites la remplaçaient en confrontation avec le désert, désert différent de ceux que j'avais déjà rencontrés en Égypte et dans une bonne partie des États-Unis.
    Ch : Parmi tous les textes que vous avez écrits, il en est quelques-uns qui sont plus étroitement liés au voyage et à l'évocation des pays traversés: les cinq volumes consacrés à ce que vous appelez le "Génie du lieu". Comment les définiriez-vous, et quelle est leur place dans votre travail ?
    M. B. : Ce sont d'abord des textes de critique géographique. On peut écrire de la critique littéraire pour montrer ce qu'un écrivain apporte de particulier, en quoi il est irremplaçable pour nous, en quoi il faut venir ou revenir à lui. On peut écrire de la critique d'art ; on s'efforce alors de mettre en évidence le "génie" d'un peintre, ce qui le distingue de tout autre ; ce peut être la même chose pour un sculpteur, un graveur, un photographe, un architecte, un musicien. Il ne s'agit d'ailleurs pas forcément d'individus. On peut tenter de définir et dévoiler l'esprit d'un siècle, d'un règne,
    d'une période : la musique élisabéthaine, la dix-huitième dynastie, le Brésil colonial.
    De même, on peut tenter d'élucider le génie d'un lieu : site, ville, province, nation, continent… À partir d'une certaine période, et corrélativement avec la multiplication de mes voyages, ces recherches sont devenues centrales dans ma vie et dans mes livres.
    Ch : Vous avez activement contribué à l'élaboration de la thématique de l'exposition de la BnF,
    et de son plan, conçu comme un voyage à travers votre œuvre, ponctué par treize étapes.
    Pouvez-vous nous en dire quelques mots ?
    M. B. : Ce sont les organisateurs de l'exposition eux-mêmes qui m'ont suggéré de relier des lieux à des thèmes, et de les illustrer par des livres en quelque sorte emblématiques. Cela a donné des ensembles de trois éléments, par exemple, Degrés : la ville de Paris, les études ou bien, Portrait de l'Artiste en jeune singe : l'Allemagne, les bibliothèques. Il aurait pu y avoir davantage de ces ensembles, mais il fallait se limiter. Ils apparaissent en gros dans un ordre biographique :
    j'ai fait mes études à Paris, je suis allé en Allemagne avant d'aller en Égypte, puis en Angleterre… mais seulement en gros, car je suis retourné un certain nombre de fois dans ces régions et tout cela s'est entrecroisé formant un réseau très serré.
    Ch : L'"écriture nomade" de Michel Butor n'est pas seulement celle d'un écrivain qui voyage…
    Quelles autres significations y voyez-vous ?
    M. B. : C'est le rêve d'une écriture qui se renouvellerait constamment, ne s'installant jamais que provisoirement dans un lieu, même si on a bien l'intention d'y revenir.
    C'est une impatience par rapport aux frontières qui me fascinent mais qu'il me faut trouver le moyen de traverser.
    Il ne s'agit pas seulement des frontières entre les États, mais de celles entre les arts, les sciences, toutes les activités de l'esprit.
    Il s'agit d'établir et de maintenir une circulation aussi généreuse que possible.
    Propos recueillis par Marie Odile Germain et Marie Minssieux-Chamonard
    Michel Butor, l'écriture nomade
    20 juin – 27 août 2006




Dans les touffes de baisers, le palais des coquilles ;
 dans les plumes des pierres, la fontaine des langues ;
 dans l’éventail des seins, le sentier des regards.
Sur les flammes effeuillées, la paupière d’ombre ;
 sur les ruissellements ébahis, le mot de passe ;
 sur les chevelure en opéra, la pluie de sucs.
Un nuage de griffes arrache la peau du ciel ;
 un geyser de frelons écorche doucement le vent ; un cyclone de pétales déshabille le temps qu’il fait.

Tableaux vivantsTroisième Dessous, matière de rêve 3
Michel Butor, Anthologie nomade, Poésie/Gallimard n ° 391, 2004, p. 199.








METEO

Ciel gris, ciel de pluie.
Fine et persistante  elle pénètre partout.
Le ciel est invisible.
Vacuité.





Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire