15 février 2011

Apparence




Le masque
  


"Un visage est-il un masque de comédie posé sur la tragédie de l'âme ?" 
Shan Sa



Gaspard de la nuit/Édition 1920/La Chanson du masque

VII

LA CHANSON DU MASQUE.

                                                 Venise au visage de masque.
                                                         LORD BYRON.

Ce n'est point avec le froc et le chapelet, c'est avec le tambour de basque et l'habit de fou que j'entreprends, moi, ce pèlerinage à la mort!
Notre troupe bruyante est accourue sur la place St-Marc, de l'hôtellerie du signor Arlecchino, qui nous avait tous conviés à un régal de macarons à l'huile et de polenta à l'ail.
Marions nos mains, toi qui, monarque éphémère, ceins la couronne de papier doré, et vous, ses grotesques sujets, qui lui formez un cortège de vos manteaux de mille pièces, de vos barbes de filasse et de vos épées de bois.
Marions nos mains pour chanter et danser une ronde, oubliés de l'Inquisiteur, à la splendeur magique de girandoles de cette nuit rieuse comme le jour.
Chantons et dansons, nous qui sommes joyeux, tandis que ces mélancoliques descendent le canal sur le banc des gondoliers, et pleurent en voyant pleurer les étoiles.
Dansons et chantons, nous qui n'avons rien à perdre, et tandis que, derrière le rideau où se dessine l'ennui de leurs fronts penchés, nos patriciens jouent d'un coup de cartes palais et maîtresses!


 Aloysius Bertrand







LE MASQUE


Statue allégorique dans le goût de la Renaissance
A Ernest Christophe, statuaire




Contemplons ce trésor de grâces florentines;
Dans l’ondulation de ce corps musculeux
L’Élégance et la Force abondent, sœurs divines.
Cette femme, morceau vraiment miraculeux,
Divinement robuste, adorablement mince,
Est faite pour trôner sur des lits somptueux,
Et charmer les loisirs d’un pontife ou d’un prince.
- Aussi, vois ce souris fin et voluptueux
Où la Fatuité promène son extase;
Ce long regard sournois, langoureux et moqueur;
Ce visage mignard, tout encadré de gaze,
Dont chaque trait nous dit avec un air vainqueur :
«La Volupté m’appelle et l’Amour me couronne!»
A cet être doué de tant de majesté
Vois quel charme excitant la gentillesse donne !
Approchons, et tournons autour de sa beauté.
O blasphème de l’art! ô surprise fatale !
La femme au corps divin, promettant le bonheur,
Par le haut se termine en monstre bicéphale !
- Mais non! ce n’est qu’un masque, un décor suborneur,
Ce visage éclairé d’une exquise grimace,
Et, regarde, voici, crispée atrocement,
La véritable tête, et la sincère face
Renversée à l’abri de la face qui ment.
Pauvre grande beauté ! le magnifique fleuve
De tes pleurs aboutit dans mon cœur soucieux;
Ton mensonge m’enivre, et mon âme s’abreuve
Aux flots que la Douleur fait jaillir de tes yeux!
- Mais pourquoi pleure-t-elle ? Elle, beauté parfaite
Qui mettrait à ses pieds le genre humain vaincu,
Quel mal mystérieux ronge son flanc d’athlète ?
- Elle pleure, insensé, parce qu’elle a vécu !
Et parce qu’elle vit ! Mais ce qu’elle déplore
Surtout, ce qui la fait frémir jusqu’aux genoux,
C’est que demain, hélas! il faudra vivre encore !
Demain, après-demain et toujours ! – comme nous !

Charles Baudelaire











Les MASQUES du PHILOSOPHE


"Cache ta vie" (Epicure) ; '"Je m'avance masqué"(Descartes) ; "Prends garde à toi" (Spinoza) - précautions indispensables à qui s'est voué à la liberté de penser. Nietzsche rendra compte, comme toujours avec finesse, de cette nécessité vitale, en expliquant que de toujours le philosophe a porté un masque, le mieux adapté à l'époque où il vit, de manière à dire, sous le déguisement adéquat aux canons de son temps, ce que l'époque peut tolérer, tout en y introduisant la dose de vérité nouvelle qui justifie son entreprise. On pourrait dresser la liste de ces masques successifs : le poète inspiré, le prophète, l'herméneute, le sage, le sophiste, le réformateur, le théologien, le conseiller du prince, l'essayiste, l'hommes des Lumières, le républicain, le médecin des âmes ou de la civilisation, le révolutionnaire etc. Jamais le philosophe ne peut s'exposer en pleine lumière, dans sa nudité essentielle, dans sa véracité, en exhibant la clarté souveraine de sa pensée. Il faut écouter d'une "troisième oreille", lire entre les lignes quand le penseur a décidé d'écrire. C'est très évident pour Spinoza, qui, bien tard, dans une scolie de l'Ethique, révèle enfin, au lecteur improbable qui a fait l'effort de lire les cinquante pages précédentes, le pivot subversif : deus sive natura. Régulièrement les grandes intuitions philosophiques sont rabattues sur quelque formule abâtardie : le mobilisme d'Héraclite, le déterminisme de Démocrite, le pessimisme de Schopenhauer etc. Rien de plus faux. Lire les textes c'est se livrer à un travail quasi médical : soupeser les mots comme on ferait des signes nosographiques, des symptômes, des indices, des ruses, des trompe-l'œil, des chausse-trappe, des voiles, des détournements, des labyrinthes. Rien n'est simple, rien n'est évident. Toute lecture se fait à plusieurs niveaux, à plusieurs voix, polyphonique, chant et contre-chant. Les masques cachent -et révèlent - d'autres masques. La véritable lecture est une aventure qui demande un engagement de tout l'être. Il en résulte que la philosophie est le travail d'une vie entière, pour lire et entendre, éventuellement pour dire et écrire à son tour.

Mais pourquoi des masques? Nietzsche encore : "On mesure l'intelligence d'un homme à la dose de vérité qu'il peut supporter". Mais la vérité, à supposer qu'elle soit une, se présente à chaque époque sous des traits différents, ou plus exactement, se dissimule sous des oripeaux différents. Il en résulte deux choses. Qu'il faut interminablement recommencer le travail de la vérité, et qu'à chaque époque le philosophe se doit d'inventer le masque sous lequel il pourra en témoigner le moins mal possible. A chaque époque convient un certain masque, et pas un autre. Gare au malheureux qui se trompe d'époque, et de discours : il finit au bûcher, comme Giordano Bruno, ou dans un camp de "rééducation".

Sous le masque, la vérité. J'en donnerai une illustration volontairement très ancienne, et qui n' a jamais été dépassée : Dionysos. Impossible de dire qui est Dionysos. Tantôt vieillard chenu et barbu, tantôt garçon environné de ses jouets divins, homme et femme, jeune homme efféminé, tueur sans scrupule, esprit des lieux saints du théâtre, inspirateur des orgies bachiques, des délires et des sacrifices omophagiques, dieu des esclaves, des pauvres et des exclus, mais des femmes aussi, enivrées dans l'enthousiasme des Ménades et des Bacchantes, dieu venu d'Orient mais éminemment grec, dieu du vin, mais aussi de l'abstention sexuelle, dieu multiforme, indéfinissable,  dieu de toutes les métamorphoses, de tous les déguisements et de toutes les traîtrises. Dionysos est une somme in sommables de masques. Mais la vérité probable, derrière tous ces masques, et coïncidant avec eux tous, est dans cette image (encore!) d'un enfant qui contemple son visage dans un miroir, et que voit-il, si ce n'est le Tout, l'univers immense et sans limites, chatoyant et divers, un et multiple, et dans ce Tout que pourrait-il voir si ce n'est lui-même en vérité.

 GUY KARL
 PROMENADES PHILOSOPHIQUES : antiquité et modernité











  Le pouvoir et ses masques

Dans la relation sociale, la position de pouvoir vise la victoire dans un pur rapport de force. Si le contexte entrave la réussite escomptée (la mise en évidence de la puissance) de l'émetteur, celui-ci va prendre le masque. Le masque, en voilant l'intention finale, dévie la confrontation directe. Un effort devient nécessaire pour percevoir le pouvoir qui se conforte tant qu'il reste dans cette position.
Dans le jeu social, les masques sont empruntés à des comportements-types (archétypes) facilement lisibles. Dans le déclaratif de l'émetteur, ils sont présentés comme non ambigus et porteurs de valeurs sociales soit positives, soit négatives. L'analyse seule permet de dévoiler l'ambivalence, mais encore faudrait-il percevoir l'ensemble de la structure du comportement qui en est à l'origine et les finalités qui le sous-tendent.
La marque du pouvoir suppose que ces valeurs sociales sollicitées dans la relation ne soient jamais "neutres" vis-à-vis de l'interlocuteur (individuel ou collectif) qu'elles visent. Elles se situent toujours dans une partie qu'il s'agit de gagner.

Masques porteurs de valeurs positives :

  • 1 l'affectif : "Mes intentions sont pures".
  • 2 le croyant : "Voici ma conviction intime." (proche de l'empirique : "ce que j'ai vu, ressentis")
  • 3 l'égal : "Ma parole vaut autant que la sienne".
  • 4 le communiquant : "Parlons vrai, ..."
  • 5 l'expert : "Voici ma définition..."
  • 6 l'animateur : "Je suis positif"
  • 7 le rassembleur : "Le groupe est le but..."
  • 8 le savant : "Comme disait..."
...
Masques porteurs de valeurs négatives :

  • le comique : "On peut rire de tout et de tous"
  • le commerçant : "Tu payeras tout : ce que je veux te donner et même ce que je ne veux pas".
  • l'intolérant : "Ceci est insupportable"
  • le falsificateur : "C'est lui le coupable de mon crime. Châtiez-le "
  • le tyran : "Seulement si je le veux"
  • l'insensible : "Je ne veux rien savoir ou entendre de lui "
  • le bourreau : "Je jouerais toujours contre lui"
  • le narcisse : "Rien de bien en dehors de moi"
  • le vainqueur : "Et je porte l'estocade finale"
...
L'utilisation systématique de l'un ou l'autre de ces comportements peut tout à fait servir d'outil valable dans une relation de pouvoir. Ces masques sont portés de telle manière par l'émetteur qu'il est difficile du point de vue du récepteur de les qualifier positivement ou négativement, sur le moment même de leur emploi (faites l'essai de construire un discours imaginaire en utilisant les exemples ci-dessus dans n'importe quel ordre).
  • Une seule valeur positive adroitement mêlée à une construction négative a pour effet de masquer le pouvoir et peut convaincre un auditoire de l'angélisme de l'émetteur.
  • Une valeur généralement éprouvée comme négative sera reçue positivement d'autant plus qu'elle réintroduira dans la "partie" la notion de lutte de pouvoir qui sera non pas démasquée et comprise mais éprouvée par les auditeurs comme une jouissance, un accomplissement du jeu qui se déroule. La majorité s'identifie spontanément au vainqueur. Ici, nous approchons l'une des clés de compréhension du pouvoir. La force de l'émetteur ne réside plus alors dans le leurre de l'ambigüité mais dans la consistance de son comportement, quelque que soit le moyen employé.

Notes :
2 - a) le croyant : il fait appel à un référentiel absolu auquel tout se rattache et qui fournit toute explication.
2 - b) l'empirique : l'empirisme revient à définir en renonçant à analyser et comprendre dans le cadre des sciences établies. C'est une attitude tout à fait acceptée et même appréciée socialement car elle renvoie à une perception "individuelle" qu'on imagine pouvoir comprendre et partager sans effort. Par contre, la réflexion systématique et la maîtrise de la complexité d'un phénomène n'a que peu de succès dans le cours des échanges sociaux de la vie quotidienne(du point de vue de la majorité).
5 - l'expert : Dans leur théorie du pouvoir social, French et Raven définissent le pouvoir d'expertise (ou de compétence) comme le résultat de la perception par un individu (p) qu'un individu (o) possède une expérience ou des connaissances spéciales ou supérieures aux siennes sur un sujet donne. Précisons que dans cette théorie, le pouvoir est défini en terme d'influence et celle-ci en terme de changement psychologique même si les auteurs admettent que le pouvoir de contrôler les actes d'un acteur n'induit pas obligatoirement un contrôle de ses opinions.''

<Bon, ce petit texte n'est qu'une simple improvisation (galerie de masques + commentaires rapides). Le sujet m'a intéressé. Si l'idée n'est pas trop mauvaise, ce serait à réécrire entièrement avec citations, etc. Par moi ou quelqu'un d'autre> --Bleuazur 31 octobre 2006 à 10:42 (CET)30/10/2006-Bleuazur






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Douceur,
Premiers bourgeons,
Printemps trop hâtif.
Danger!






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