11 mars 2011

Ecce homo

Humanité



Abîme - L'Homme

Je suis l'esprit, vivant au sein des choses mortes.
Je sais forger les clefs quand on ferme les portes ;
Je fais vers le désert reculer le lion ;
Je m'appelle Bacchus, Noé, Deucalion ;
Je m'appelle Shakespeare, Annibal, César, Dante ;
Je suis le conquérant ; je tiens l'épée ardente,
Et j'entre, épouvantant l'ombre que je poursuis,
Dans toutes les terreurs et dans toutes les nuits.
Je suis Platon, je vois ; je suis Newton, je trouve.
Du hibou je fais naître Athènes, et de la louve
Rome ; et l'aigle m'a dit : Toi, marche le premier !
J'ai Christ dans mon sépulcre et Job sur mon fumier.
Je vis ! dans mes deux mains je porte en équilibre
L'âme et la chair ; je suis l'homme, enfin maître et libre !
Je suis l'antique Adam ! j'aime, je sais, je sens ;
J'ai pris l'arbre de vie entre mes poings puissants ;
Joyeux, je le secoue au-dessus de ma tête,
Et, comme si j'étais le vent de la tempête,
J'agite ses rameaux d'oranges d'or chargés,
Et je crie : " Accourez, peuples ! prenez, mangez ! "
Et je fais sur leurs fronts tomber toutes les pommes ;
Car, science, pour moi, pour mes fils, pour les hommes,
Ta sève à flots descend des cieux pleins de bonté,
Car la Vie est ton fruit, racine Éternité !
Et tout germe, et tout croît, et, fournaise agrandie,
Comme en une forêt court le rouge incendie,
Le beau Progrès vermeil, l'œil sur l'azur fixé,
Marche, et tout en marchant dévore le passé.
Je veux, tout obéit, la matière inflexible
Cède ; je suis égal presque au grand Invisible ;
Coteaux, je fais le vin comme lui fait le miel ;
Je lâche comme lui des globes dans le ciel.
Je me fais un palais de ce qui fut ma geôle ;
J'attache un fil vivant d'un pôle à l'autre pôle ;
Je fais voler l'esprit sur l'aile de l'éclair ;
Je tends l'arc de Nemrod, le divin arc de fer,
Et la flèche qui siffle et la flèche qui vole,
Et que j'envoie au bout du monde, est ma parole.
Je fais causer le Rhin, le Gange et l'Oregon
Comme trois voyageurs dans le même wagon.
La distance n'est plus. Du vieux géant Espace
J'ai fait un nain. Je vais, et, devant mon audace,                              Dessin numérique d'après "L'homme qui marche"
Les noirs titans jaloux lèvent leur front flétri ;                                                                                     d'Alberto Giacometti
 Prométhée, au Caucase enchaîné, pousse un cri,
Tout étonné de voir Franklin voler la foudre ;
Fulton, qu'un Jupiter eût mis jadis en poudre,
Monte Léviathan et traverse la mer ;
Galvani, calme, étreint la mort au rire amer ;
Volta prend dans ses mains le glaive de l'archange
Et le dissout ; le monde à ma voix tremble et change ;
Caïn meurt, l'avenir ressemble au jeune Abel ;
Je reconquiers Éden et j'achève Babel.
Rien sans moi. La nature ébauche ; je termine.
Terre, je suis ton roi.

Victor HUGO   (1802-1885)

La légende des siècles

















Schéma d'un représentant de l'Humanité, faisant partie du message d'Arecibo transmis en 1974. L'élément sur sa gauche représente la taille moyenne d'un homme : 1764 mm. L'élément sur sa droite correspond à la taille de la population humaine de l'époque, codée sur 32 bits, soit 4 292 591 583.

"L'humanité désigne à la fois l'ensemble des individus appartenant à l'espèce humaine (Homo sapiens) mais aussi les caractéristiques particulières qui définissent l'appartenance à ce groupe.
Un autre usage de ce mot désigne des traits de personnalité d'un individu qui, par exemple, amplifient les qualités ou les valeurs considérées comme essentielles à l'humain, telles que la bonté, la générosité dans les civilisations. Le concept d'humanité est aussi à rapprocher de la notion de nature humaine qui souligne l'idée que les êtres humains ont en commun certaines caractéristiques essentielles, une nature limitée et des comportements spécifiques. Ce qui les différencie des autres êtres, d'espèces animales notamment.
La question qui se pose est donc double. D'une part, on doit s'interroger sur le « propre de l'homme » : quelles sont les particularités de la physiologie et du comportement humain que l'on ne retrouve pas dans le reste du règne animal ? Et d'autre part, cette notion pose la question de l'unité de l'homme : dans quelle mesure ces spécificités sont-elles véritablement partagées par tous les membres de l'espèce humaine, avec notamment le problème posé par l'ethnocentrisme qui essentialise des caractéristiques (par exemple la couleur de la peau) ou des comportements propres à tel ou tel groupe humain ou à telle tradition culturelle et qui, par conséquent, refuse le statut d'humain à des individus d'une autre ethnie."






Controverse de Valladolid









 
"Tant qu'on a essayé de combattre la peste avec des mots latins, elle a tranquillement dévoré l'humanité."

La Faim du tigre (1966)
 René Barjavel  











"L'Humanité gémit à demi écrasée sous le poids des progrès qu'elle a fait. Elle ne sait pas assez que son avenir dépend d'elle."

Les Deux Sources de la morale et de la religion
 Henri Bergson











Un concept nouveau, une campagne d'affichage gratuite et humaniste. L'homme est unique... est la première de la série (1987)







L’humanité du visage,
un aperçu sur la pensée d’Emmanuel Lévinas

   Notre siècle a vu le visage de l’homme disparaître derrière la multiplicité des déterminations (biologiques, sociales et linguistiques) que les sciences ont mis en lumière: c’est la mort de l’homme annoncée par Foucault. L’ambition constitutive de la rationalité occidentale de faire de l’humain (comme de toutes choses) un objet de science, de l’intégrer à la totalité de l’être et du savoir, a eu précisément pour effet… de le désintégrer. Doit-on en conclure, comme on l’a précédemment fait au sujet de Dieu, que l’humain est une illusion? L’œuvre d’Emmanuel Lévinas représente une des tentatives les plus rigoureuses de notre siècle pour répondre à cette question. Nous nous proposons ici de donner un modeste aperçu sur cette œuvre exigeante, sur ce nouvel humanisme, “humanisme de l’autre homme”.

   Il ne s’agit pas pour Lévinas de revenir à l’humanisme des Lumières, de définir l’homme par rapport aux pouvoirs de sa raison, mais au contraire de donner sens à l’humain à partir de sa faiblesse, de la nudité de son visage, «nudité qui crie son étrangeté au monde, sa solitude, la mort, dissimulée dans son être,» écrit Lévinas dans la préface à Totalité et Infini. On peut considérer la phénoménologie que Lévinas opère du visage de l’autre homme comme le cœur de son œuvre. Faire de la phénoménologie c’est essayer de décrire ce qui apparaît (le phénomène) sans rien présupposer de l’objet que l’on décrit, c’est partir de l’existence, pas d’une essence, d’une nature ou de caractéristiques générales. Comment apparaît l’humain? Par son visage et par sa parole.

   Si l’humain a un sens, il le trouve dans l’appel que me lance le visage de l’Autre. Si le visage a un rapport à la vision, il est pourtant ce qui toujours déborde la représentation, la “chosification” comme dit Sartre, qu’opère le regard. «C’est lorsque vous voyez un nez, des yeux un front, un menton, et que vous pouvez les décrire, que vous tournez vers autrui comme vers un objet. La meilleur façon de rencontrer autrui, c’est de ne pas même remarquer la couleur de ses yeux!» écrit Lévinas.

   Et on sait bien aujourd’hui en quoi identifier un homme à la forme de son nez par exemple, faisant de celle-ci le signe de son appartenance à une “race”, est déjà négation de son humanité. Ce qui est spécifiquement visage échappe aux catégories générales par lesquelles on peut identifier l’appartenance de quelqu’un ou bien prétendre le comprendre -dans le sens où “comprendre” veut dire englober: l’humain échappera toujours à la connaissance conceptuelle, car le concept ramène toujours au même (à un genre commun, à une totalité), alors que l’humain, c’est toujours l’autre homme. L’existence de l’autre homme ne m’est pas donnée comme l’est celle de cet arbre par exemple: celui-ci m’apparaît par ses qualités et réside peut-être entièrement en elles, or autrui n’est pas entièrement donné dans ce qui l’exprime (parole et visage), et c’est bien pour cela qu’il est, à chaque instant, possible pour lui d’être sincère ou me trahir. «Le visage est cette réalité par excellence, où un être ne se présente pas par ses qualités.» Ce qui veut aussi dire que le visage se présente dans sa nudité, la preuve en est que nous ne cessons d’user d’artifices pour “faire bonne figure” comme on dit.

   Les choses et les mots ont une signification par référence à d’autres choses et d’autres mots, dont on dit précisément qu’ils sont les signes. Mais le visage de l’autre homme ne tient pas sa signification en référence à autre chose. «Le visage est signification, et signification sans contexte. Je veux dire qu’autrui dans la rectitude de son visage,  n’est pas un personnage dans un contexte… le visage est sens à lui seul. Toi c’est toi.» Le visage est même la signification première, car le face à face est la situation originelle à partir de laquelle il y a du sens: si les choses ont une signification qui ne se limite pas à leur usage par moi, c’est parce qu’un autre peut-être associé à ma relation à elles, c’est parce que je peux partager. Ce que révèle Lévinas c’est que le langage qui met les hommes en relation est d’essence éthique.

   Le visage et la parole de l’autre, sa présence irréductible à une idée, me mettent en demeure de répondre, de sorte que même ne pas lui répondre est encore une réponse. Pas de moralisme ici, être responsable, c’est être vraiment en relation à l’autre. Le visage de l’autre éveille le moi à son unicité d’être irremplaçable: ce n’est pas par son effort pour persévérer dans son être que l’homme s’affirme comme tel, au contraire, ce faisant il reste toujours dans la logique de l’espèce, où il est lui-même substituable à n’importe quel autre. Le “je” n’existe vraiment qu’en répondant au “tu” qui le questionne. Mais en même temps qu’il me fait accéder à la subjectivité, le visage de l’Autre me met en question dans mon être même: en disant “je”, j’ai aussi à répondre de mon droit d’être. Tous les vivants s’obstinent à être sans que cela ne leur pose le moindre problème, alors que pour un homme, la présence d’un autre homme met implicitement son être en question: et si «ma place au soleil», comme l’écrit Pascal, était «le commencement et l’image de l’usurpation de toute la terre»?

   «Les soupçons engendrés par la psychanalyse, la sociologie et la politique, écrit Lévinas , pèsent sur l’identité humaine de sorte que l’on ne sait jamais à qui on affaire quand on bâtit ses idées à partir du fait humain. Mais on n’a pas besoin de ce savoir dans la relation où l’autre est le prochain et où avant d’être individuation du genre homme, ou animal raisonnable, ou volonté libre, ou essence quelle qu’elle soit, il est le persécuté dont je suis responsable… » La philosophie d’Emmanuel Lévinas nous montre en quoi la question de l’être de l’homme est avant tout une question éthique. Se questionner sur l’humain ne saurait se limiter à l’accumulation de données objectives sur le fait humain. Le discours rationnel se veut totalisant, n’occupant aucun point de vue (qui est toujours partiel). Mais, le savoir qui constitue l’humain comme objet est toujours un discours adressé à d’autres hommes, à des hommes dont la présence, dont le visage ne se résorbe pas dans le dit savoir. On est toujours déjà dans le face à face, dans cette relation dont les termes échappent -sinon d’où viendrait la nécessité de se parler? Ainsi, contre la tradition rationaliste, Lévinas place l’éthique à la place de philosophie première. Ce qui est premier ce n’est pas l’être (ni le discours sur l’être), mais c’est la relation à l’autre.
Julien Saiman









 
Gustav Klimt

Les trois âges de la femme





Une vie

Vivre d’amour, d’eau fraîche et de soleil. Rêve de beaucoup d’êtres vivants et réalité mienne. Ma journée… toute une vie.

Je vogue, à la dérive, me laissant porter par le courant paresseux de la rivière. Des soubresauts m’agitent parfois, et je sens craquer ma dernière enveloppe. Douleur de la perte d’une identité pour naître à une autre. Tant de changements à subir pour devenir enfin une créature finie.

Je sais qu’il va me falloir accoster. Mes yeux ont de la peine à distinguer le milieu qui m’entoure. La lune brille sur la rivière et fait scintiller les feuilles qui bougent doucement sous la brise d’été. Tout est légèreté et propice à la vie. Je m’agrippe avec peine à une brindille : attendre, encore attendre…

Je frissonne, j’étire une à une mes pattes engourdies. L’eau aura bientôt disparu de mon corps fin et fragile.

Le jour se lève. Autour de moi le monde s’éveille. Surtout ne pas lâcher mon port d’attache. Le danger est partout maintenant : dans l’eau, où rodent, en quête de déjeuner, les poissons voraces, et, dans les branches ces merveilleux chanteurs que j’écoute depuis l’aube.

Le soleil passe au dessus de la colline, ma dernière enveloppe vient de tomber  et je déploie lentement mes ailes. Je regarde mon reflet : belle, légère et diaphane. Un désir soudain et inconnu m’assaille : bouger, partir, aller visiter le monde qui bruisse et s’éclaire.

S’étirer une dernière fois, battre des ailes, tout mon corps goûte au plaisir de vivre. Je m’envole. Je vole, vole. Je tournoie. Puissance et volupté. Reprendre mon souffle, me poser sur une autre brindille et recommencer. Ne penser à rien d’autre qu’à ce tourbillon infini qui me fait vibrer. Monter vers le soleil,  si haut, si haut et redescendre vers la fraicheur du miroir là-bas. Continuer sans cesse …

Danser dans l’air qui vibre sous la chaleur, je suis en compagnie de centaines d’autres belles aux ailes blanches et transparentes comme les miennes. Toutes semblables pour un ballet frénétique. Danse de séduction, appel au complémentaire. Moi, femelle,  je danse, je danse tout le jour,  je danse pour plaire à celui qui va me permettre de passer dans l’éternel. Acte de vie, acte d’amour…

Le soleil descend peu à peu, la fatigue s’installe, mon ventre est lourd. Je me laisse à nouveau glisser au fil de l’eau les ailes étendues. Un à un les grains, promesse d’un futur  lointain sortent de mon ventre. Une torpeur bienfaisante m’envahit. Je ne distingue plus rien. La nuit est là. Nuit sur la rivière, nuit sur ma vie.
Tout est dit, mon temps est passé.

 Vous m’appelez  « éphémère ».

Mireille Fillol












METEO

Bleu et doux,
Temps de velours.
Bruissements de l'air,
Il est là!

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire