13 janvier 2012

Les mots du vent






La maison de vent



« J'ai ma maison dans le vent sans mémoire,
J'ai mon savoir dans les livres du vent,
Comme la mer j'ai dans le vent ma gloire,
Comme le vent j'ai ma fin dans le vent. »

                                             Lanza del vasto
                                             Le chiffre des choses




LE VENT







Vous qui faites des creux au ventre de la mer
Vous pour qui les cheveux ne sont qu’un champ de blé
Vous qui brodez des jours aux draps de l’Univers
Vous qui faites l’amour aux roses de l’été

Comme des violons sur l’Atlantique
Qui chanteraient la Fantastique
Le vent qui hurle sur la mer
A des violons dans ses yeux verts
Comme des violons sur l’Atlantique
Qui chanteraient la Fantastique

Vous que l’on voit debout sur les chevaux du Temps
Vous qui buvez le coup à leurs naseaux tout blancs
Vous qui passiez vos nuits à bercer les marins
Vous qui donniez la vie aux roses des moulins

Comme un cheval traînant la vague
Quand la mer met toutes ses bagues
Le vent qui geint à l’horizon
A des sabots dans sa chanson
Comme un cheval traînant la vague
Quand la mer met toutes ses bagues

Vous qui êtes en croix sur la rose des vents
Vous qui tendez les bras au larron du printemps
Vous dont les fauves gris font patte de velours
Vous qui faites la pluie comme on ferait l’amour

Comme un oiseau dans l’infortune
S’en va boire un verre de lune
Le vent qui n’a plus rien à lui
S’en va boire un verre de pluie
Comme un oiseau dans l’infortune
S’en va boire un verre de lune

Adieu, le vent
Adieu, le vent

Léo Ferré




Les cerfs- volants de Kaboul

« Dites Afghanistan et je vois immédiatement se dresser un cerf-volant dans le ciel bleu de mes souvenirs »
Khaled Hosseini













__________________________________________________________________________________





Le vent
 Georges Brassens



Si, par hasard
Sur l’Pont des Arts
Tu croises le vent, le vent fripon
Prudenc’, prends garde à ton jupon
Si, par hasard
Sur l’Pont des Arts
Tu croises le vent, le vent maraud
Prudent, prends garde à ton chapeau
Les jean-foutre et les gens probes
Médis’nt du vent furibond
Qui rebrouss’ les bois, détrouss’ les toits, retrouss’ les robes
Des jean-foutre et des gens probes
Le vent, je vous en réponds
S’en soucie, et c’est justic’, comm’ de colin-tampon




Si, par hasard
Sur l’Pont des Arts
Tu croises le vent, le vent fripon
Prudenc’, prends garde à ton jupon
Si, par hasard
Sur l’Pont des Arts
Tu croises le vent, le vent maraud
Prudent, prends garde à ton chapeau

Bien sûr, si l’on ne se fonde
Que sur ce qui saute aux yeux
Le vent semble une brut’ raffolant de nuire à tout l’monde
Mais une attention profonde
Prouv’ que c’est chez les fâcheux
Qu’il préfèr’ choisir les victimes de ses petits jeux
Si, par hasard
Sur l’Pont des Arts
Tu croises le vent, le vent fripon
Prudenc’, prends garde à ton jupon
Si, par hasard
Sur l’Pont des Arts
Tu croises le vent, le vent maraud
Prudent, prends garde à ton chapeau





RUTEBEUF au grès du vent, au grès du temps

<>
<>

Ci encoumence li diz de la Griesche D'Yver


Contre le tenz qu'aubres deffuelle,
Qu'il ne remaint en branche fuelle
Qui n'aut a terre,
Por povretei qui moi aterre,
Qui de toute part me muet guerre,
Contre l'yver,
Dont mout me sont changié li ver,
Mon dit commence trop diver
De povre estoire.
Povre sens et povre memoire
M'a Diex donei, li rois de gloire,
Et povre rente,
Et froit au cul quant byze vente:
Li vens me vient, li vens m'esvente
Et trop souvent
Plusors foïes sent le vent.
Bien le m'ot griesche en couvent
Quanque me livre:
Bien me paie, bien me delivre,
Contre le sout me rent la livre
De grand poverte.
Povreteiz est sus moi reverte:
Toz jors m'en est la porte overte,
Toz jors i sui
Ne nule fois ne m'en eschui.
Par pluie muel, par chaut essui:
Ci at riche home!
Je ne dor que le premier soume.
De mon avoir ne sai la soume,
Qu'il n'i at point.
Diex me fait le tens si a point,
Noire mouche en estei me point,
En yver blanche.
Ausi sui con l'ozière franche
Ou com li oiziaux seur la branche:
En estei chante,
En yver pleure et me gaimente,
Et me despoille ausi com l'ante
Au premier giel.
En moi n'at ne venin ne fiel:
Il ne me remaint rien souz ciel,
Tout va sa voie.
Li enviauz que je savoie
M'ont avoié quanque j'avoie
Et fors voiié,
Et fors de voie desvoiié.
Foux enviaus ai envoiié,
Or m'en souvient.
Or voi ge bien tot va, tot vient,
Tout venir, tout aleir convient,
Fors que bienfait.
Li dei que li decier on fait
M'ont de ma robe tot desfait,
Li dei m'ocient,
Li dei m'agaitent et espient,
Li dei m'assaillent et desfient,
Ce poize moi.
Je n'en puis mais se je m'esmai:
Ne voi venir avril ne mai,
Veiz ci la glace.
Or sui entreiz en male trace.
Li traÿteur de pute estrace
M'ont mis sens robe.
Li siecles est si plains de lobe!
Qui auques a si fait le gobe;
Et ge que fais,
Qui de povretei sent le fais?
Griesche ne me lait en pais,
Mout me desroie,
Mout m'assaut et mout me guerroie;
Jamais de cest mal ne garroie
Par teil marchié.
Trop ai en mauvais leu marchié.
Li dei m'ont pris et empeschié:
Je les claim quite!
Foux est qu'a lor consoil abite:
De sa dete pas ne s'aquite,
Ansois s'encombre;
De jor en jor acroit le nombre.
En estei ne quiert il pas l'ombre
Ne froide chambre,
Que nu li sunt souvent li membre,
Mais lou sien pleure.
Griesche li at corru seure,
Desnuei l'at en petit d'eure,
Et nuns ne l'ainme.
Cil qui devant cousin le claime
Li dist en riant: "Ci faut traime
Par lecherie.
Foi que tu doiz sainte Marie,
Car vai or en la draperie
Dou drap acroire,
Se li drapiers ne t'en wet croire,
Si t'en revai droit à la foire
Et vai au Change.
Se tu jures saint Michiel l'ange
Qu'il n'at sor toi ne lin ne lange
Ou ait argent,
Hon te verrat moult biau sergent,
Bien t'aparsoveront la gent:
Creüz seras.
Quant d'ilecques te partiras,
Argent ou faille enporteras."
Or ai ma paie.
Ensi chascuns vers moi s'espaie,
Si n'en puis mais.


Le dit de la Grièche d'hiver


Au temps où l'arbre s'effeuille
- sur la branche il ne reste feuille
qui n'aille à terre -,
comme la pauvreté me terrasse
et de partout me fait la guerre,
au temps d'hiver
(voilà bien une autre chanson!),
je commence mon dit lamentable:
une pauvre histoire!
Pauvre cervelle, pauvre mémoire
m'a données Dieu, le roi de gloire,
et pauvre rente,
et froid au cul quand bise vente:
le vent me frappe, le vent m'évente
et bien souvent
à tout instant je sens le vent.
La grièche m'avait bien promis
tout ce qu'elle m'apporte:
elle me paie recta, elle s'acquitte de tout,
pour un sou elle me rend une livre
de pauvreté extrême.
La pauvreté m'est encore tombée dessus:
sa porte m'est toujours ouverte,
je suis toujours dedans,
jamais je ne m'en suis sorti.
Sous la pluie je me mouille, s'il fait chaud, je m'éponge:
me voilà riche!
Je ne dors que mon premier sommeil.
Je ne peux compter ma fortune:
je n'ai rien.
Dieu fait tomber pour moi les saisons bien à point:
l'été, la mouche noire me pique,
l'hiver, la mouche blanche.
Je suis comme l'osier sauvage
ou comme l'oiseau sur la branche:
l'été, je chante
l'hiver, je pleure, je me lamente,
je me dépouille comme l'arbre du verger
au premier gel.
Il n'y a en moi ni venin ni fiel:
il ne me reste rien sous le ciel,
tout va son cours.
Je savais faire monter la mise:
mes mises ont englouti tout ce que j'avais,
elles m'ont fourvoyé
hors du chemin, elles m'ont dévoyé.
J'ai risqué des mises insensées,
je m'en souviens.
Je le vois maintenant: tout va, tout vient,
c'est forcé que tout aille et vienne,
sauf les bienfaits.
Les dés que l'artisan a faits
m'ont dépouillé de mes habits,
les dés me tuent,
les dés me guettent, les dés m'épient,
les dés m'attaquent et me défient,
j'en souffre.
C'est l'angoisse, je n'y peux rien:
je ne vois venir ni avril ni mai,
voici la glace.
Me voilà sur la mauvaise pente.
Les trompeurs, cette sale race,
m'ont laissé sans habits.
Il y a tant de malhonnêteté dans le monde!
Dès qu'on a quelque chose, on fait le malin;
et moi, qu'est-ce que je fais,
moi qui sens le faix de la pauvreté?
La grièche ne me laisse pas en paix,
elle me met hors de moi,
elle m'attaque, elle me fait la guerre;
jamais je ne guérirai de ce mal
à ce compte-là.
Je me suis placé dans un bien mauvais pas.
Les dés se sont saisis de moi:
je renonce à eux!
Fou qui s'obstine à les écouter:
il ne s'acquitte pas de sa dette,
mais en alourdit la charge;
elle s'accroît de jour en jour.
En été il ne cherche ni l'ombre
ni une chambre fraîche,
car ses membres sont souvent nus.
Il oublie la peine de son voisin,
mais il pleure sur la sienne.
La grièche lui est tombée dessus,
l'a dépouillé en rien de temps,
et nul ne l'aime.
Celui qui l'appelait avant son cousin
dit en riant: "Tu es usé jusqu'à la corde
par la débauche.
Par la foi que tu dois à la Vierge,
va donc chez le drapier
acheter du drap à crédit.
S'il ne veut pas te faire confiance,
va-t-en alors droit à la foire
chez les banquiers.
Si tu jures par l'ange saint Michel
que dans aucun repli de tes vêtements
il n'y a d'argent,
on te trouvera bonne mine,
tu ne passeras pas inaperçu:
on te fera confiance.
Quand tu partiras de là,
tu auras ramassé de l'argent ou une veste."
Me voilà bien payé!
C'est ainsi que chacun s'acquitte envers moi,
je n'en puis mais



 Rutebeuf (1230-1285)




Que sont mes amis devenus
Que j'avais de si près tenus
Et tant aimés
Ils ont été trop clairsemés,
Je crois le vent les a ôtés,
L'amour est morte.
Ce sont amis que vent me porte
Et il ventait devant ma porte
Les emporta

Avec le temps qu'arbre défeuille
Quand il ne reste en branche feuille
Qui n'aille à terre
Avec pauvreté qui m'atterre
Qui de partout me fait la guerre
Au temps d'hiver.
Ne convient pas que vous raconte
Comment je me suis mis à honte,
En quelle manière.

Que sont mes amis devenus
Que j'avais de si près tenus
Et tant aimés
Ils ont été trop clairsemés
Je crois le vent les a ôtés
L'amour est morte
Le mal ne sait pas seul venir
Tout ce qui m'était à venir
m'est  advenu.

Pauvre sens et pauvre mémoire
M'a Dieu donné, le roi de gloire
Et pauvre rente
Et droit au cul quand bise vente,
Le vent me vient, le vent m' évente,
L'amour est morte.
Ce sont amis que vent emporte
Et il ventait devant ma porte
Les emporta.
Adaptation de
" la Griesche d'Hiver" et de "la complainte de Rutebeuf sur son œil"
<>
<>
Ci encoumence la complainte Rutebuef de son oeul

Ne covient pas je vos raconte
Coument je me sui mis a hunte,
Quar bien aveiz oï le conte
En queil meniere
Je pris ma fame darreniere,
Qui bele ne gente nen iere.
Lors nasqui painne
Qui dura plus d'une semainne,
Qu'el coumensa en lune plainne.
Or entendeiz,
Vos qui rime me demandeiz,
Coument je me sui amendeiz
De fame panrre.
Je n'ai qu'engagier ne que vendre,
Que j'ai tant eü a entendre
Et tant a faire,
Et tant d'anui et de contraire,
Car, qui le vos vauroit retraire,
Il durroit trop.
Diex m'a fait compaignon a Job:
Il m'a tolu a un sol cop
Quanque j'avoie.
De l'ueil destre, dont miex veoie,
Ne voi ge pas aleir la voie
Ne moi conduire.
Ci at doleur dolante et dure,
Qu'endroit meidi m'est nuit oscure
De celui eul.
Or n'ai ge pas quanque je weil,
Ainz sui dolanz et si me dueil
Parfondement,
C'or sui en grant afondement
Ce par ceulz n'ai relevement
Qui jusque ci
M'ont secorru, la lor merci.
Moult ai le cuer triste et marri
De cest mehaing,
Car je n'i voi pas mon gaaing.
Or n'ai je pas quanque je aing:
C'est mes damaiges.
Ne sai ce s'a fait mes outrages.
Or devanrrai sobres et sages
Aprés le fait
Et me garderai de forfait.
Mais ce que vaut quant c'est ja fait?
Tart sui meüz.
A tart me sui aparceüz
Quant je sui en mes laz cheüz
Ce premier an.
Me gart cil Diex en mon droit san
Qui por nous ot poinne et ahan,
Et me gart l'arme!
Or a d'enfant geü ma fame;
Mes chevaux ot brizié la jambe
A une lice;
Or wet de l'argent ma norrice,
Qui m'en destraint et m'en pelice
Por l'enfant paistre,
Ou il revanrra braire en l'aitre.
Cil sire Diex qui le fit naitre
Li doint chevance
Et li envoit sa soutenance,
Et me doint ancor alijance
Qu'aidier li puisse,
Et que miex son vivre li truisse,
Et que miex mon hosteil conduisse
Que je ne fais.
Ce je m'esmai, je n'en puis mais,
Car je n'ai douzainne ne fais,
En ma maison,
De buche por ceste saison.
Si esbahiz ne fu nunz hom
Com je sui voir,
C'onques ne fui a mainz d'avoir.
Mes hostes wet l'argent avoir
De son hosteil,
Et j'en ai presque tout ostei,
Et si me sunt nu li costei
Contre l'iver,
Dont mout me sunt changié li ver
(Cist mot me sunt dur et diver)
Envers antan.
Par poi n'afoul quant g'i enten.
Ne m'estuet pas tenneir en ten;
Car le resvuoil
Me tenne asseiz quant je m'esvuoil;
Si ne sai, se je dor ou voil
Ou se je pens,
Queil part je panrrai mon despens
De quoi passeir puisse cest tens:
Teil siecle ai gié.
Mei gage sunt tuit engaigié
Et d'enchiez moi desmenagiei,
Car g'ai geü
Trois mois, que nelui n'ai veü.
Ma fame ra enfant eü,
C'un mois entier
Me ra geü sor le chantier.
Ge [me] gisoie endementier
En l'autre lit,
Ou j'avoie pou de delit.
Onques mais moins ne m'abelit
Gesirs que lors,
Car j'en sui de mon avoir fors
Et s'en sui mehaigniez dou cors
Jusqu'au fenir.
Li mal ne seivent seul venir;
Tout ce m'estoit a avenir,
C'est avenu.
Que sunt mi ami devenu
Que j'avoie si pres tenu
Et tant amei?
Je cuit qu'il sunt trop cleir semei;
Il ne furent pas bien femei,
Si sunt failli.
Iteil ami m'ont mal bailli,
C'onques, tant com Diex m'assailli
E[n] maint costei,
N'en vi .I. soul en mon ostei.
Je cui li vens les m'at ostei,
L'amours est morte:
Se sont ami que vens enporte,
Et il ventoit devant ma porte,
Ces enporta,
C'onques nuns ne m'en conforta
Ne tiens dou sien ne m'aporta.
Ice m'aprent
Qui auques at, privei le prent;
Et cil trop a tart ce repent
Qui trop a mis
De son avoir a faire amis,
Qu'il nes trueve entiers ne demis
A lui secorre.
Or lairai donc Fortune corre,
Si atendrai a moi rescorre,
Se jou puis faire.
Vers les bone gent m'estuet traire
Qui sunt preudome et debonaire
Et m'on norri.
Mi autre ami sunt tuit porri:
Je les envoi a maitre Horri
Et cest li lais,
C'on en doit bien faire son lais
Et teil gent laissier en relais
Sens reclameir,
Qu'il n'a en eux riens a ameir
Que l'en doie a amor clameir.
[Or prie Celui
Qui trois parties fist de lui,
Qui refuser ne set nului
Qui le reclaime,
Qui l'aeure et seignor le claime,
Et qui cels tempte que il aime,
Qu'il m'a tempté,
Que il me doint bone santé,
Que je face sa volenté]
Mais cens desroi.
Monseigneur qui est fiz de roi
Mon dit et ma complainte envoi,
Qu'il m'est mestiers,
Qu'il m'a aidé mout volentiers:
C'est li boens cuens de Poitiers
Et de Toulouze.
Il saurat bien que cil golouze
Qui si faitement se dolouze.


Rutebeuf (1230-1285)

La complainte de Rutebeuf sur son oeil

Inutile que je vous raconte
comment j'ai sombré dans la honte:
vous connaissez déjà l'histoire,
de quelle façon
j'ai récemment pris femme,
une femme sans charme et sans beauté.
Ce fut la source de mes maux
qui ont duré plus d'une semaine,
car ils ont commencé avec la pleine lune.
Ecoutez donc,
vous qui me demandez des vers,
quels avantages j'ai tirés
du mariage.
Je n'ai plus rien à mettre en gage ni à vendre:
j'ai du faire face à tant de choses,
eu tant à faire,
tant de soucis et de contrariétés,
que vous le raconter
serait trop long.
Dieu a fait de moi un autre Job:
il m'a pris d'un coup
tout ce que j'avais.
De mon oeil droit, qui était le meilleur,
je n'y vois pas assez pour distinguer ma route
et me conduire.
C'est vraiment un malheur:
pour cet oeil il fait nuit noire
en plein midi.
Je ne suis certes pas au comble de mes voeux,
mais plongé dans le malheur,
profondément:
je suis au fond du trou,
si ne m'en tirent pas
ceux qui jusqu'ici
m'ont secouru (qu'ils en soient remerciés!).
Je suis bien triste, bien contrarié
de cette infirmité,
car je n'y vois aucun profit.
Rien ne va comme je veux:
quel malheur!
Est-ce l'effet de mon inconduite?
Je serai désormais sobre et raisonnable
(après coup!)
et je me garderai de mes erreurs passées.
Mais à quoi bon, puisque le mal est fait?
Je m'émeus bien tard,
je me rends compte bien tard des choses,
alors que j'étais pris au piège
dès cette première année.
Que le Dieu qui pour nous a souffert la passion
ne me laisse pas devenir fou
et protège mon âme!
Ma femme vient d'avoir un enfant;
mon cheval s'est cassé une patte
contre une barrière;
maintenant la nourrice veut de l'argent
(elle m'étrangle, elle m'écorche)
pour nourrir l'enfant,
sinon il reviendra brailler dans la maison.
Que le Seigneur Dieu qui l'a fait naître
lui donne de quoi vivre,
qu'il lui envoie sa subsistance,
qu'il me soulage à l'avenir
afin que je puisse l'aider,
que je gagne mieux son pain
et que je conduise mieux ma maison
que je ne le fais!
C'est l'angoisse, je n'y peux rien,
car je n'ai pas le moindre tas
de bûches
dans ma maison pour cet hiver.
Nul n'a jamais été dans un tel désarroi
que moi, c'est la vérité,
car jamais je n'ai eu aussi peu d'argent.
Mon propriétaire veut toucher le loyer
de la maison,
et je l'ai presque entièrement vidée,
je suis nu
face à l'hiver:
voilà une tout autre chanson
(ces mots me sont durs et cruels)
que l'an dernier.
Je deviens presque fou quand j'y pense.
Pas besoin de tanin pour me tanner,
car le réveil
me tanne assez quand je m'éveille;
que je dorme, que je veille,
que j'y pense,
je ne sais où trouver de quoi
passer cette mauvaise période:
voilà mon sort.
Tout ce qui peut l'être a été mis en gage
et déménagé de chez moi,
car je suis resté couché
trois mois, sans voir personne.
De son côté ma femme, ayant eu un enfant,
un mois entier
m'est restée chambrée.
Pendant ce temps j'étais couché
dans l'autre lit,
où je ne m'amusais guère.
Jamais je n'ai eu moins de plaisir
qu'alors à être au lit,
car j'y ai perdu de l'argent
et j'en reste infirme
pour le restant de mes jours.
Un malheur n'arrive jamais seul;
tout cela devait m'arriver:
c'est fait.
Que sont devenus mes amis
qui m'étaient si proches,
que j'aimais tant?
Je crois qu'ils sont bien clairsemés;
ils n'ont pas eu assez d'engrais:
les voilà disparus.
Ces amis-là ne m'ont pas bien traité:
jamais, aussi longtemps que Dieu multipliait
mes épreuves,
il n'en est venu un seul chez moi.
Je crois que le vent me les a enlevés,
l'amitié est morte;
ce sont amis que vent emporte,
et il ventait devant ma porte:
il les a emportés,
si bien qu'aucun ne m'a réconforté
ni donné de sa poche le moindre secours.
Cela m'apprend
que le peu qu'on a, un ami le prend;
et il se repent trop tard
celui qui a mis
trop d'argent à se faire des amis,
car il n'en trouve pas la moitié d'un bon
pour lui venir en aide.
Je laisserai donc faire la Fortune
et je veillerai à m'aider moi-même,
si je le puis.
Il faut me tourner vers les gens de bien,
les généreuses, excellentes personnes,
qui m'ont entretenu.
Mes autres amis sont tous pourris:
je les envoie à M. Poubelle
et les lui laisse:
des gens pareils, on peut en faire son deuil
et les laisser dans leur coin
sans rien demander,
car il n'y a en eux rien que l'on puisse aimer
et qui mérite le nom d'amitié,
[je prie donc Celui
qui se partagea en trois personnes,
qui ne sait repousser aucun
de ceux qui l'invoquent,
l'adorent, l'appellent leur Seigneur,
qui éprouve ceux qu'il aime
(et il m'a éprouvé),
de me donner la santé,
que je puisse faire sa volonté]
désormais sans faillir.
A mon seigneur, qui est fils de roi,
j'envoie mon dit et ma complainte,
car j'ai besoin de lui,
et qu'il m'a aidé de bonne grâce:
c'est l'excellent comte de Poitiers
et de Toulouse.
Il saura bien ce que désire
celui qui est plongé dans de telles douleurs.
  

NOIR DESIR- Le vent nous portera








 

Proses philosophiques

La Mer et le Vent
1
Nous voyons les marées de l’eau ; nous ne voyons pas les marées de l’air. L’atmosphère a, comme l’océan, son flux et reflux, plus gigantesque encore, et montant, tumeur énorme, vers la lune.
L’unité engendrant la complication, c’est la loi des lois.
Le mécanisme de l’atmosphère est simple.
Une libration s’établit entre l’électricité atmosphérique et le magnétisme tellurique.
Les tropiques sont des bouilleurs, les pôles sont des condensateurs ; le resserrement égale la dilatation ; un versement se fait d’en haut par l’équateur, et une restitution se fait d’en bas par les pôles. Ce va et vient, c’est le vent.
Toute la nature est un échange.
Deux cercles de vent, l’un polaire, l’autre équatorial, évoluent éternellement autour du globe.
Sous ce double anneau tournant, la terre roule.
Vision colossale.
La rencontre à angle droit des deux cercles de vent heurte et casse l’atmosphère, et y fait ces fractures que nous appelons les orages.
De ces fractures sortent des tourbillons. Le premier obstacle que les tourbillons rencontrent leur imprime le mouvement giratoire. Une pierre au milieu de l’eau, comme le pic de Ténériffe, ou même comme î’écueil Douvres, suffit. Ils s’en vont en spirale à travers l’espace et traînent la mer dans leurs anneaux. Un cyclone tord un vaisseau à trois ponts comme une laveuse tord un linge. Qu’on se figure un gigantesque serpent d’air, haut d’une lieue et long de trois ou quatre cents lieues, tournoyant avec une vitesse horrible sur l’océan.
Le vent maltraite la mer. La voie de fait va jusqu’à troubler ce vaste rhythme qu’on appelle la marée. Les flots bourrelés s’insurgent. De longs nuages, vessies électriques, se gonflent, et, h un renflement difforme, on devine dans leur flanc la foudre prisonnière comme la bête morte dans le ventre du boa. L’écume ruisselle à mille plis sur les reins de l’écueil comme la robe de lin sur les hanches de Vénus Anadyomène. Le baromètre baisse, puis monte ; même jeu sombre dans Forage. On entend le sanglot de la création. La mer est la grande pleureuse. Elle est chargée de la plainte ; l’océan se lamente pour tout ce qui souffre. Sous l’eau les effluves vont et viennent, avec une vitesse de soixante dix mille lieues par seconde, du pôle boréal qui a un volcan, l’Hékla, au pôle austral qui en a deux, Erebus et Terror. Le liquide et le fluide combattent. Les solitudes sans défense subissent les chocs de ce tournoi sauvage. S’il n’y a personne, déluges ; si l’homme est là, naufrages. Telle est l’immense aventure de l’ombre.
Les vents coulent et croulent ; ils coulent, c’est la vie ; ils croulent, c’est le fléau.
Sous l’anneau de vent de l’équateur, il y a un roulement de foudre continu.
La rotation de la terre fait ronger leur rive gauche aux fleuves de l’hémisphère méridional.

2
Précisons cette géométrie majestueuse. Il y a toujours polarité électrique dans les cercles des spirales de vent ; un demi-cercle est positif et l’autre est négatif. L’électroscope le démontre. La ligne de translation qui suit le centre du cyclone sépare les deux électricités. Au centre la pesanteur diminue.
Au centre du cyclone, calme absolu. Il y a équilibre. La tempête est en paix avec elle-même.
Le plan de rotation du cyclone oblique à mesure qu’il monte vers les régions froides. Aux tropiques le cyclone est une tangente, aux pôles il est une sécante. Figurez-vous un disque, d’abord à plat, qui se redresse.
A neuf cents milles de distance, un cyclone en marche inquiète le baromètre.
L’atmosphère a un réseau veineux où ruissellent les vents. Parfois ce réseau s’engorge. Une tempête est une rupture d’anévrisme.
Variable dans l’immuable, telle est, insistons-y, cette législation. Des combinaisons sans nombre s’y ajoutent, et finissent par faire de ces quatre ou cinq lois, si simples en apparence, une forêt. Tout fait est un logarithme ; un terme ajouté le ramifie au point de le transformer. Les choses ont un aspect général où se dessinent et se groupent les grandes lignes de la création ; l’insondable est dessous. La physique a une restriction mentale, qui est la chimie. Toutes les lois de la nature ont un sous-sol.
De ce que la nature est une, on a conclu qu’elle était simple. Erreur. Partout, dans ce que la vieille science appelait des éléments, la science actuelle a reconnu des formations. L’eau de mer, par exemple, qui était simple pour Pythagore, était composée l’an passé de vingt-cinq substances ; cette année (1864) l’analyse en a ajouté deux, le bore et l’aluminium ; ce qui fait vingt-sept.
Les phénomènes s’entrecroisent. N’en voir qu’un, c’est ne rien voir. La richesse des fléaux est inépuisable. Ils ont la même loi d’accroissement que toutes les autres richesses, la circulation. L’un entre dans l’autre. La pénétration dû phénomène dans le phénomène engendre le prodige.
Le prodige, c’est le phénomène à l’état de chef-d’œuvre. Le chef-d’œuvre est parfois une catastrophe. Mais dans l’engrenage de la création, prodigieuse décomposition immédiatement recomposée, rien n’est sans but.
Accouplement est le premier terme, enfantement est le second. L’ordre universel est un hyménée magnifique. Point de fécondation par le désordre. Le chaos est un célibat. Nous assistons sans cesse au mariage de nos_ premiers parents. Adam et Eve sont éternels. Adam, c’est le globe, Eve, c’est la mer.

3
Quand la mer veut, elle est gaie. Aucune joie n’a l’apparence radieuse de la mer. L’océan est un épanouissement. Rien ne lui fait ombre, que le nuage, et cette ombre, d’un souffle il la chasse. Â ne voir que la surface, l’océan c’est la liberté ; c’est aussi l’égalité. Sur ce niveau tous les rayonnements sont à l’aise. L’hilarité grandiose du ciel clair s’y étale. La mer tranquille, c’est une fête. Pas d’appel de sirène qui soit plus doux et plus charmant. Pas de marin qui ne soit tenté de partir. Rien n’égale cette sérénité, et toute l’immensité n’est qu’une caresse, et le flot soupire, et le récif chante, et l’algue baise le rocher, et les gabiers, les mouettes et les pintails volent, et les molles prairies de mer ondulent de lame en lame, et sous les nids d’alcyons l’eau semble une nourrice, la vague semble une berceuse, pendant que le soleil couvre d’une éclatante épaisseur de lumière ces formidables hypocrisies du gouffre.
Les apparences marines sont fugaces à tel point que, pour qui l’observe longtemps, l’aspect de la mer devient purement métaphysique ; cette brutalité dégénère en abstraction. C’est une quantité qui se décompose et se recompose. Cette quantité est dilatable ; l’infini y tient. Le calcul est, comme la mer, un ondoiement sans arrêt possible. La vague est vaine comme le chiffre. Elle a besoin, elle aussi, d’un coefficient inerte. Elle vaut par l’écueil comme le chiffre par le zéro. Les flots ont comme les chiffres une transparence qui laisse apercevoir sous eux des profondeurs. Ils se dérobent, s’effacent, se reconstruisent, n’existent point par eux-mêmes, attendent qu’on se serve d’eux, se multiplient à perte de vue dans l’obscurité, sont toujours là. Rien, comme la vue de l’eau, ne donne la vision des nombres.
Sur cette rêverie plane l’ouragan.
On est réveillé de l’abstraction par la tempête.
Mare portentosum.
La grande eau solitaire, cette mobilité diffuse, cette nappe d’orages si calme en dessous, communique par des artères latentes avec ces volcans de fange qui jettent au-dehors l’humus interne, nous révélant que le globe a, comme l’homme, sa peau qui est la terre, et sa muqueuse qui est la boue. Le globe est évidemment un être animé. Est-il vivant ? Ceci est la question. Entre animé et vivant, il existe une nuance, la personnalité. Il y aurait là un moi énorme. Qui oserait l’affirmer ? Qui pourrait le nier ?

4
Quoi qu’il en soit, les eaux sont aux vents. Le flot subit le souffle. Il en résulte une variété inépuisable de faits apparents, contradictoires extérieurement, d’accord au fond, qu’ont peine à suivre dans leurs transformations sans nombre Hippocrate, Aristote, Avicenne, Albert-leGrand, Galilée, Porta, Huyghens, Mariotte, Volta, Valisneri, Spallanzani, Beccaria, Wheatstone, Lyell, Coulvier-Gravier, Maury, Peltier, Maxadorf, Schœnbeïn, Humboldt, et même l’ingénieux Mathieu de la Drôme, et même ces sagaces et savants écrivains, Margollé et Zurcher, les deux historiens du vent.
Le souffle, ce caprice, cette volonté, fiat ubi vult, semble se rire aujourd’hui des fils métalliques de Snow-Harris, de même que jadis il se riait des deux épées du roi Artaxerce et de la reine Paryzatis.
Ces épées étaient l’embryon du paratonnerre.
L’atmosphère, épaisse de quinze lieues, dilatable jusqu’à trente, a été pesée par Galilée, équilibrée avec le mercure par Toricelli, l’inventeur du baromètre, mesurée du haut de la tour Saint-Jacques par Pascal, décomposée par Lavoisier. On en est là.
Qui sait où s’arrêtera la science ? Qui sait si l’homme ne parviendra pas à forger la clef du vent ?
La science fait, pour prendre l’ouragan, un filet dont les mailles se multiplient ; l’observatoire de Londres a les vingt-six cartes de l’amiral Fitz-Roy, l’observatoire de Paris dresse l’Atlas des Tempêtes. La science arrive à pressentir le temps, presque à le prédire, en prolongeant le plus loin possible sur l’océan, par la confrontation des faits et par le calcul, toutes les courbes d’égale pression barométrique. Les inflexions de ces courbes marquent les variations de l’atmosphère.
Une partie de l’énigme est devinée. Les autres données du problème sont à l’étude.
Les vents, ces despotes, obéissent ; cette troupe éparse et fantasque est commandée ; cette folie a des lois. Lois si grandes que les énoncer seulement est terrible.
[...]

5
[...]
6
[...]

Les évolutions sidérales pèsent sur le déplacement de nos saisons. Il faut à l’aiguille aimantée six cent vingt ans pour qu’elle accomplisse son oscillation complète à l’ouest et à l’est du méridien. Ainsi l’oscillation actuelle, commencée en 1660, ne s’achèvera qu’en 2280. La loi des tempêtes est liée à cette oscillation. Dans cette révolution de six cent vingt ans, c’est tantôt le pôle asiatique, tantôt le pôle américain, qui est le plus froid. L’unité et l’adhérence s’affirment sous bien d’autres formes encore. Franklin a prouvé que les coups de vent du Nord-Est avaient leur source au Sud-Ouest. Au sud de l’équateur, les ouragans tournent dans le sens des aiguilles d’une montre, et, au nord de l’équateur, en sens inverse. Les explosions de feu grisou dans la terre coïncident avec les coups d’équinoxe sur la mer. Arcanes redoutables que la navigation doit étudier.

7
[...]

8
[...]
Que dit le vent ? À qui parle-t-il ? Quel est son interlocuteur ? À quelle oreille murmure-t-il ? Près de terre il se tait quelquefois ; dans les hautes latitudes, jamais. Il est la voix. Tous les autres bruits cessent ou s’interrompent, le sien persiste. La divagation du vent remplit l’air. C’est le grand murmure opiniâtre. Est-ce un monologue ? Est-ce une réplique ? Rien de plus monotone et de plus sublime. Ce radotage du gouffre était pris en mauvaise part jadis par beaucoup de philosophes. Les gymnosophes panthéistes, habitués à demander des comptes à la nature, s’en indignaient. Pourquoi ce sifflement, toujours le même ? Pourquoi ce grincement, toujours le même ? à quoi bon s’égosiller dans la nuée pour répéter sans cesse les mêmes choses ? variez vos exclamations. Un philosophe cynique qui s’appuyait sur un bâton vendu après sa mort un talent, cinq mille francs d’aujourd’hui, Pérégrinus Protée, dans les grands vents, se promenait au bord de la mer en haussant les épaules. Il assistait à la rumeur des souffles comme à une plaidoirie d’avocats. Il paraissait reprocher aux aquilons de recommencer toujours leurs éternels grondements, de commenter la tempête dans les mêmes termes, d’ennuyer l’auditoire, et d’assourdir les gens, avant de les noyer, de toutes ces banalités cruelles. Il eût volontiers dit : le naufrage sans phrases.

9
Le vent en soi n’est pas une force : il n’est qu’une rapidité ; mais rapidité, c’est vigueur. Force telle après tout, que le brusque arrêt d’une vitesse se solde par la combustion instantanée. L’élan se résout en feu. L’élan produit la percussion. Par la rapidité le zéphir devient projectile. La vitesse écrase. Le bond, qui fait le tigre, fait aussi l’ouragan. En 1836, un vent parti de Londres à dix heures du matin était à dix heures du soir à Stettin. Un autre, le 27 février 1860, a roulé sur Paris en une demi-heure vingt-deux millions pesant de tonnes d’air. Un autre, sur ce même Paris, le 23 mai 1865, versa en trente minutes seize cent mille mètres cubes d’eau. Et, près des vents d’Afrique et d’Asie, les vents d’Europe ne sont rien.
Quelques météorologistes affirment que le cyclone fait parfois, comme le boulet de canon, six cents lieues à l’heure. Il y a là, nous le pensons, exagération.
Les coups de force de cette vitesse sont merveilleux. Un souffle passe, et arrache une caronade de trente du pont de la frégate Sané ; un autre, à Jersey, en 1854, près Saint-Luc, jette un mur de vingt toises de long tout d’une pièce à plat, comme une feuille de papier sur la terre ; un autre, en 1863, à Guernesey, près Saint-Martin, démembre un grand moulin, lui casse sa croix en pleine volée, et enfonce à cinquante pas de là ces deux grosses poutres avec leurs échelons droites comme deux plumes dans le sol ; un autre, le 7 juin 1859, rase une rue de Granville, un autre abat vingt-quatre clochers d’églises aux environs de Saint-Pol-de-Léon. Un autre, en juin 1865, dans la Corrèze, en quinze minutes, écartèle la commune de Meilhard, fracasse deux cents toitures, et disperse en l’air un hameau, tout entier, Sauviate, dont il ne reste plus une maison. Un autre dessèche une forêt ; un autre va sous la vague casser les madrépores et en charrie des fragments gigantesques dans les vallées de l’île Bourbon ; un autre réduit Kingstown de six cents maisons à quatorze masures. Les flottes n’ont pas plus beau jeu. D’une seule bouffée, le vent prend deux vaisseaux à Orellana, trois à Duquesne, quatre à Anson, quatre à Rodney, tout à Medina-Sidonia.
Sur ces prodiges de force du vent, la légende est d’accord avec la science, et naturellement va un peu plus loin. Les gens d’Islande se plaignaient un jour de la dureté de leur climat, l’Hékla n’étant pas une cheminée suffisante pour les chauffer. — Attachez à votre île une remorque, leur cria le vent du pôle, et je traînerai l’Islande où vous voudrez.

10
Ces forces ont la possession jalouse des espaces. Le vent garde la mer avec une âpreté de propriétaire. Il défend contre l’envahissement humain autant les enfers qu’il cache que les paradis qu’il abrite, autant les volcans du pôle Sud, Erebus et Terror, contre Dumont d’Urville qu’Otaïti contre Cook. Le pionnier d’Europe s’obstine pourtant ; il s’obstine pour toutes sortes de motifs ; Marco-Polo, pour aborder le Grand-Cathay ; Rubruquis, pour convertir le Grand-Khan ; Diaz, pour trouver le Prêtre-Jean ; Pigolano, pour être nommé maestrante de la chevalerie de Séville ; Quirino Buscon, pour découvrir le couvent de Plusimanos dont le diable sonne les cloches sous le nom de Malabestia. D’autres ont le divin et sûr instinct de, la civilisation, et c’est pour le progrès qu’ils affrontent le naufrage. Écartez la gloire à faux poids, et prenez une balance : devant la civilisation, toutes les armées de Cyrus et de Sésostris, et les phalanges d’Alexandre, et les légions de César, pèsent moins que les cent soixante hommes qui suivent Gama et les cent dix-huit hommes qui accompagnent Cook.
Navigation, c’est éducation. La mer, c’est la forte école. La cohabitation avec ces phénomènes peu maniables produit une rude race d’hommes qu’il faut aimer, les marins. Il n’y a pas d’autres conquérants qu’eux. Le voyageur Ulysse fait plus de besogne que le batailleur Achille. La mer trempe l’homme ; le soldat n’est que de fer, le marin est d’acier. Regardez-les sur le port, ces matelots, martyrs tranquilles, triomphateurs silencieux, mâles figures ayant dans le regard cette religion qui sort du gouffre. Ajoutons ceci : la navigation est le contraire de la guerre. La navigation civilise le sauvagisme, la guerre sauvagise la civilisation. Ce que font les marins est avouable. Chose bizarre, l’homme admire les tueries plus que les découvertes. Il tient à avoir les deux côtés de la brute, férocité, plus bêtise. De là tant d’égorgements. De là les armées pour la guerre et la guerre pour les armées. Le jour où Van Diémen sera plus populaire que César, le jour où la boussole sera préférée au glaive, le jour où l’amour des marins remplacera l’amour des soldats, ce jour-là, la paix sera faite.
L’humanité entrera en possession de ses deux biens, la totalité de la terre et la totalité de la vie.
En attendant, la civilisation, chose honteuse, brutalise le matelot. En 1863, pour ne citer que cette année, la marine anglaise a reçu vingt-cinq mille cinq cent treize coups de fouet.
Donnés par qui ? par l’officier au matelot. Lequel des deux est dégradé ?
C’est par la mer que la terre se conquiert. Vaste labeur, sans cesse remis en question. Toute la mer couvre un sous-entendu périlleux.
On en vient à bout pourtant. Peu à peu, pas à pas, lentement, scientifiquement. Depuis vingt ans seulement, par l’étude de la mer, grâce aux beaux travaux du puissant sondeur Maury, on a abrégé de dix jours la traversée de l’équateur, de quinze jours la traversée de la Chine, de cinquante jours la traversée de l’Australie.

11
L’homme empiète ; les espaces ont l’air de consentir. L’océan semble entrer en capitulation. La tempête recule, non sans se cabrer. Le déchaînement des vents est un barrage. Le premier poste des Aquilons est aux colonnes d’Hercule ; on viole Calpé et Abyla ; alors sur le revers de l’Afrique, devant le navire humain en marche, se dresse, immobile en travers de l’océan, debout, ayant une sorte de regard sous son double sourcil de nuées, le menaçant Cap Non. Défense de passer. L’homme passe. Les vents font des concessions ; l’obstacle fluide se laisse refouler par Gilianez qui double la pointe Bojador, par Cadamosto qui découvre les Canaries, par Fernandez qui découvre le cap Vert, par Vêliez Cabrai qui découvre les Açores, par Jacques Lemaire qui double le cap Horn où les Andes s’achèvent par des volcans, par Sébastien del Cano qui continue Magellan, par Clarke qui continue Cook, par cent autres. Les vents résistent à Dumont d’Urville, essayant de trouer « les vieilles glaces bleues ». Ils exécutent Lapeyrouse et Franklin. Ils sont plus faciles pour Anson, ce héros compliqué d’un pirate ; ils lui ramènent Le Centurion aux îles Ladrones, et c’est par leur permission qu’il peut rentrer dans Londres au milieu des tambours et des trompettes avec trente-deux chariots chargés de piastres espagnoles. Ils avaient déjà eu de ces complaisances pour l’Angleterre, notamment du temps où Cartismanda, reine de Brigantes, envoyait contre Rouen ses flottilles de pirogues. Par moments, on croit entrevoir leur dédain. Ils obéissent à l’homme pour ou contre la civilisation. Ils apportent avec la même impartialité Attila en Italie et Colomb en Amérique. Le vent semble le grand indifférent sinistre. En somme les ouragans plient, fléchissent, rompent, lâchent pied, cèdent, laissent faire l’homme, par instants cela semble une déroute, ils subissent la conquête, Drake trouvera Californie, Tasman l’Australie, les vents rétrogradent le plus loin qu’ils peuvent dans les solitudes, se réfugient dans l’inaccessible, s’exilent dans l’inconnu, on les oublie presque, où sont-ils ? et subitement, les voici, rien n’est fait, d’un coup d’aile ils reprennent tout.
Nous étions chez eux, ils sont chez nous.
Ils veulent leur revanche. Ils viennent chercher l’homme, ils sont furieux. Ils lui déclarent la guerre sur vingt points à la fois, en Asie en même temps qu’en Europe. En un mois, presque en un jour, ils broient à Londres des maisons de cinq étages sous des cheminées d’usine, tours de brique renversées d’un souffle, ils noient en quelques minutes dans la Tamise, devant Bugsby Hole, soixante gabares chargées de charbon, ils suppriment à Chandernagor le quartier indien, ils mêlent à Calcutta la marine anglaise, la marine française, la marine américaine, dans la même extermination.
Ils font une sortie. Ils quittent leurs profonds déserts. Ils se ruent sur la terre.
Pourquoi ?
Pour faire du mal ?
Oui et non.
L’élément est d’un côté fléau, et de l’autre bienfait.
Et c’est le bienfait qui est son grand côté.
De certaines calamités font douter de la providence. Il semble que l’effrayante nature dise : Ah ! tu ne crois pas en Dieu. Eh bien, tu as raison. Un déluge, une peste, un tremblement de terre, c’est l’athéisme pris au mot.
Heureusement le mal n’est qu’un envers ; le bien est la face de la création.
Une tempête est un acte de dictature de l’ombre rétablissant l’équilibre.
Disons-le en passant, quand un homme, dans la région dès faits sociaux, a la prétention d’en faire autant, cette parodie n’a qu’un défaut, il lui manque l’infini. Un tremblement de terre humain est un crime. L’homme, imitant l’autorité de Dieu, reste petit et devient horrible. Le singe est le commencement du démon.
La dictature implique l’infinitude et l’éternité.
Les ouragans sont de prodigieuses locomotives traînant les pluies de la haute mer vers la terre. Ils apportent aux plantes l’acide carbonique, le nitre, l’ammoniaque. Ils apportent à la vaste fermentation universelle l’ozone, ce désinfectant dosé par l’infini.
Sans eux la terre n’aurait ni fleuves, ni forêts, ni prairies, ni fruits, ni fleurs. Ils font l’air respirable, ils font la terre habitable, ils font l’homme possible. Ils sont chargés du balayage des miasmes. Ils sont chargés de la provision d’eau. Drainage merveilleux de l’atmosphère. Utilité des dévastateurs. Otez l’eau, et figurez-vous ce qui reste. Ces bandits sont des distillateurs. Chaque fois que vous voyez un nuage, vous voyez leur cornue et leur alambic. Le réservoir d’eau est salé, sans quoi il croupirait. De la goutte d’océan, les vents font la goutte de pluie. Eux de moins, l’univers terrestre se composerait de deux déserts, un désert liquide et un désert solide. Tout ce qui est hors de l’eau serait sécheresse. La terre serait pierre. Le globe serait le crâne nu d’une tête de mort énorme roulant dans le ciel.
 Victor Hugo





Noms de vents






la rosa deis vents provençala


Auro d'intres ou Auro
air ou vent de l'intérieur
Biso drécho
bise droite
Ventouléso
vent de l'est
Ventarel, ventarinado
vent léger, aléatoire
Davantié ou lavano
qui vient de l'est et qui mouille (lavano : laveur)
Autan noir
alto negro en Languedoc. Des Pyrénées au golfe de Gascogne
Autan blanc
prend sa source en Méditerranée. C'est le vent des fous...
Marin
vient de la mer
Miéjournal
vient du Midi
Vent d'Espagne
comme son nom l'indique
Tampounet
vient de la contraction de "temps" et de "ponant" (ouest)
Garbi
vient sans doûte de "carbassus" (voile de mer en latin)
Séguent ou Magalouno
"mag" le pétrin et "luno" la lune en langue d'oc
Cers
du provençal "ser" serpent : qui se tortille
Mistral
du provençal "mistraù" maître. Traverse l'Europe de nord-ouest en sud-est
Tramontane
vient d'un secteur plus au nord que celui des cévennes


 
    METEO
    Gris, gris, grisaille.
    Vent, vent, ventarel.
    Song, song, songe.
    Pas, passe, patience.



Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire