7 mars 2012

Des bêtes et de l'imaginaire






" Dans le marbre blanc, veiné de gris, les motifs du bestiaire persan importés par les Arabes multiplient sur les chapiteaux et les portails les lions, les griffons, les bouquetins, les sirènes."

Les Bêtises (1971)
Jacques Laurent




Bestiaire de Thèbes
portail nord de la cathédrale de Metz





Les animaux dans les arts de l'Islam

Bestiaire

Les animaux, réels ou mythiques, à plumes, à poils ou à écailles, font partie de l'imaginaire populaire autant que de la culture savante (poésie, jardins zoologiques...). Ils forment donc une grande part des représentations figurées sur tous les supports et dans tous les matériaux depuis la période omeyyade. Malgré leur importance numérique, ou en raison de celle-ci, aucune recension systématique des types d'animaux utilisés dans l'art n'a été entreprise jusqu'ici, malgré des études précises sur une espèce ou une autre.

Le bestiaire utilisé varie selon la nature et le matériau de leurs supports. De nombreux objets destinés à un mécénat princier sont ornés d'animaux liés de longue date (dans le monde hellénistique ou iranien) au pouvoir royal : le lion, l'oiseau de proie ou le paon, représentations métaphoriques du souverain, mais aussi une faune cynégétique (antilope, gazelles, lièvres...), la chasse faisant partie des plaisirs princiers, ou encore des animaux au symbolisme astrologique bénéfique, comme le dragon au corps noué.







Fontaine des lions

Alhambra de Grenade






















 Le bestiaire enluminé




Le Moyen Âge tire sa connaissance des animaux d’un petit nombre de textes : le Physiologus, qui a été composé en grec à Alexandrie au IIe siècle après J.-C., et a été traduit en latin au IVe siècle, attribue une valeur symbolique chrétienne à 48 ou 49 animaux, en puisant ses exemples dans la Bible. Cette liste d’animaux est complétée dans les Etymologies d’Isidore de Séville (début du VIIe siècle), qui sont inspirées des Histoires naturelles du naturaliste romain Pline (Ier siècle après J.-C.), lui-même héritier de l’Histoire des animaux du philosophe grec Aristote (IVe siècle avant J.-C.).







Les œuvres consacrées aux animaux sont d’abord des Bestiaires destinés à l’édification des chrétiens, dans lesquels les considérations morales l’emportent sur les aspects "scientifiques" ou sur la description de la nature. Il faut attendre le XIIIe siècle pour que la redécouverte des œuvres d’Aristote, par l’intermédiaire des adaptations arabes d’Averroès et d’Avicenne, débouche sur une approche plus réaliste du monde animal, dans un grand nombre de textes encyclopédiques.



















D\ixit etiam\ deus: Pro\ducant\ aque rep\tile anime\ viventis\ et volatile\ super terram,\ sub firma\mento celi.\ Creavitque\ deus cete gran\dia, et om\nem ani\mam vi\ventem atque\ motabilem quam produxerant aque in species suas, et omne\ volatile secundum genus suum. Et vidit deus quod esset\ bonum, benedixitque eis dicens: Crescite et multiplicami\ni et replete aquas maris, avesque multiplicentur super\ terram. Et factum est vespere et mane dies quintus.\

20Dieu dit: Que les eaux produisent en abondance des animaux vivants, et que des oiseaux volent sur la terre vers l'étendue du ciel.
21Dieu créa les grands poissons et tous les animaux vivants qui se meuvent, et que les eaux produisirent en abondance selon leur espèce; il créa aussi tout oiseau ailé selon son espèce. Dieu vit que cela était bon.
22Dieu les bénit, en disant: Soyez féconds, multipliez, et remplissez les eaux des mers; et que les oiseaux multiplient sur la terre.
23Ainsi, il y eut un soir, et il y eut un matin: ce fut le cinquième jour.
(Genesis 1:20-23).



Richard de Fournival :
 Bestiaire d’amour


Le Bestiaire d’amour de Richard de Fournival est un texte cohérent, la lettre peinte de l’amant (la communication par la parole et par l’image) à sa femme aimée (très chère aimée, amie très cher aimée, très douce aimée) qui ne l’aime pas. En exprimant ses sentiments il les enrichit des descriptions des animaux qui servent ici à souligner les traits et les actions de l’amant, de sa dame, des autres hommes et de l’amour en général. Ce sont les sentiments qui importent et les bestiaires ne sont que pour la comparaison tandis que chez Pierre de Beauvais les morales suivaient des descriptions des animaux. Dans le Bestiaire d’amour on ne trouve pas de sens religieux. Les animaux mentionnés ne sont ni bons ni mauvais, l’auteur ne les juge pas. Dans cette œuvre on trouve beaucoup d’animaux qui ne sont pas mentionnés par Pierre de Beauvais comme par exemple le coq auquel le poète s’identifie lui-même (chez Pierre de Beauvais on trouve seulement un épisode que le lion craint le coq blanc).

Le chant de l’amant

Ici le coq chante et la fréquence autant que la force de son chant dépendent du temps du jour ou de la nuit. L’amant chante plus fort dans cette lettre car il a perdu l’espérance d’être aimé (il est au minuit où le coq chante le plus fort). Le grillon représente également le chant du poète car il meurt en chantant comme l’amant aperçoit que plus il chante moins il obtient du profit. Le cygne chante le mieux dans sa dernière année donc le poète par peur de chanter abandonne son chant et appelle sa lettre l’arrière-ban. L’âne sauvage brait quand il a faim mais le poète ayant faim de sa dame ne peut pas braire car il a perdu sa voix parce que c’était le loup (la femme) qui l’a vu la première (a aperçu l’amour du poète). Le chien mange ce qu’il vomit comme l’amant voudrait avaler de nouveau sa prière.

La femme – l’objet de l’amour

Le loup est comparé à une femme et ses trois natures sont énumérées comme chez Pierre de Beauvais : il ne peut fléchir le cou sans tourner tout le corps, il cherche une proie loin de sa tanière et s’il fait de bruit en chassant il se fait une morsure. Chez Richard de Fournival ces natures symbolisent l’amour de la femme car elle ne peut se donner que tout entière, quand elle aime un homme qui est loin d’elle, elle l’aime plus et si la femme se laisse deviner à l’homme qu’elle l’aime elle se venge à elle-même.
La femme est comme un serpent qui s’attaque à un homme vêtu comme elle s’attaque à un homme amoureux d’elle. Le lion s’attaque également à celui qui le regarde et l’amour commence par la vue. Le corbeau mange les yeux d’un homme mort ensuite sa cervelle comme l’homme pris par la vue de la femme perd sa cervelle. La belette conçoit par l’oreille et met bas par la bouche (chez Pierre de Beauvais à l’envers) et elle est semblable à une femme qui entend les paroles par l’oreille et elle en se libère par la bouche. Le calandre regarde un malade s’il va vivre et ne veut pas le voir s’il va mourir tout comme l’amant qui est un malade et la femme ne veut pas être avec lui, donc il meurt d’amour. La sirène tue l’homme après avoir l’endormi par le chant. Il existe trois sortes de sirènes dont deux sont moitié femme et moitié poisson et la troisième est moitié femme moitié oiseau (chez Pierre de Beauvais il n’y en a qu’une femme-oiseau). Les femmes agissent également de cette manière mais le poète n’accuse pas sa dame, il est coupable lui-même de son amour. Les femmes chassent les hommes qui sont chaussés comme le singe, c’est-à-dire amoureux d’elles.

Cinq sensations de l’homme

Il existe cinq sensations en homme et les animaux qui les représentent sont les suivants : le lien – la vue, la taupe – l’ouïe, le vautour – l’odorat, le singe – le goût, l’araignée – le touché. Quand les hommes n’ont pas cetaines sensations ils ont les autres beaucoup fortes, l’aveugle entend mieux et le sourd voit mieux. Les abeilles n’ont pas d’ouïe mais elles sont guidées par le sifflet et le chant, la taupe est aveugle mais il entend parfaitement, le merle qui est laid mais qui chante mélodieusement. L’amant a été pris par l’ouïe car il n’a pas agi comme l’aspic qui ne voulant pas écouter la musique bouche une oreille du bout de sa queue et met l’autre par terre jusqu’à ce qu’elle se remplisse de la terre. Le poète a été pris par la vue comme le tigre qui se regarde au miroir. Il a été également pris par l’odorat comme la licorne qui s’endort au doux parfum de la vierge (la licorne n’est pas attirée par l’odeur chez Pierre de Beauvais) ou comme le animaux ne peuvent pas s’éloigner de la panthère à cause de son odeur. Par contre, le poète n’est pas pris par les deux autres sensations comme le goût ou le touché.

Quatre éléments purs

La taupe vit de la terre pure, le hareng de l’eau pure, le pluvier de l’air pur et la salamandre du feu pur.

La prudence
La grue veille sue les autres grues en plaçant de petites pierres sous ses pattes et elle symbolise la prudence que l’amant n’a pas pris, la queue du paon représente également la prudence car elle est en arrière et elle est couverte d’yeux, le lion qui est chassé efface ses traces de sa queue. Une vache que la dame a donné à garder à un berger Argus qui avait cent yeux mais Mercurius l’a endormi et a pris cette vache. L’éléphant a peur du dragon, c’est pourquoi la femelle met bas dans les eaux de l’Euphrate (chez Pierre de Beauvais dans les eaux de l’étang). Enfanter symbolise retenir l’amour et l’eau est la prudence. La colombe se pose sur l’eau pour éviter un autour.

Les remèdes pour l’amant

L’hirondelle peut guérir ses enfants qui ont les yeux crevées, la belette peut ressusciter ses enfants tués, le lion ressuscite ses enfants mort-nés par le rugissement comme la femme peut remédier au mal du poète en l’appelant, le pélican ressuscite ses enfants qu’il a tués par le sang de son flanc comme la femme pourrait ouvrir son flanc et arroser l’amant de sa bonne volonté et accorder le cœur qui est dans ce flanc. Le castor a un membre qui renferme un médicament et on le chasse pour ce membre (chez Pierre de Beauvais ce sont les testicules, les vices des hommes). La femme peut se délivrer de la prière du poète comme le castor se débarrasse de son membre. Le pivert fait sortir une cheville de l’entrée de son nid à l’aide d’une herbe. L’amant voudrait savoir cette herbe pour ouvrir le flanc de son aimée et de prendre son cœur. Le remède le plus efficace est le don du cœur de sa dame.

La vengeance – les autres hommes et la fidélité de l’amant

On peut trouver un remède en se vengeant si la dame aimait un autre homme. Le poète veut prouver à son aimée que les autres hommes sont les trompeurs et lui, il resterait fidèle toujours. L’amant compare ces hommes à une série d’animaux et d’oiseaux. L’hirondelle mange, boit et nourrit ses enfants en volant et il y a d’hommes qui aiment en passant et traitent toutes les femmes de manière égale. Le hérisson se met en boule et on ne peut pas le toucher comme ces hommes qui peuvent prendre tout mais ils ne peuvent pas être pris. L’hydre qui possède plusieurs têtes comme ces hommes qui possèdent plusieurs femmes. La vipère vient au monde après avoir tué ses parents comme ces hommes parviennent à la valeur à l’aide des femmes. La serre suit le navire, l’homme aimé de sa dame est comme la serre qui le suit mais en cas de colère il la quitte. La baleine ressemble à une île et les marins y abordent et ils meurent quand elle plonge. Le renard trompe les pies. Le vautour vit de charognes et il suit les armées comme les hommes qui suivent les femmes pour tirer du profit d’elles. Le crocodile dévore l’homme et il le pleure toute sa vie. Le poète veut que sa femme aimée qui l’a dévoré s’en repentie maintenant. L’amant déclare qu’il est comme un enfant mal-aimé de la femelle du singe qui porte son enfant qu’elle aime de devant et celui qu’elle déteste derrière mais quand elle doit marcher en quatre pattes elle perd son enfant aimé et l’autre enfant se tient à elle. Le poète voudrait que sa dame perde un autre homme et le garde. Le poète est comme une tourterelle qui après avoir perdu son mâle reste toujours fidèle. L’amant reviendrait toujours chez sa dame comme les enfants de la perdrix reviennent chez leur vraie mère. Le poète est comme un œuf qui a besoin d’être couvé et autrement il ne pourrait pas vivre mais l’autruche pond les œufs et les laisse dans le sable et cela pourrait être le cas pour l’amant. Le poète serrait un bon fils pour sa dame comme la cigogne et la huppe qui nourrissent leurs parents.

Les secrets

Le crocodile mange à rebours, le dragon touche d’un venin en léchant de sa langue, c’est comme on confie des secrets aux gens qui ne savent pas les garder.

L’orgueil

L’aigle brise son bec quand il devient trop long, le bec représente l’orgueil.












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 Descartes
 Méditations philosophiques

 
Licorne
 Adi Holzer  (1975)
« Les choses qui nous sont représentées dans le sommeil, sont comme des tableaux et des peintures, qui ne peuvent être formées qu'à la ressemblance de quelque chose de réel et de véritable. (...) Car, de vrai, les peintres, lors même qu'ils s'étudient avec le plus d'artifice à représenter des sirènes et des satyres par des formes bizarres et extraordinaires, ne leur peuvent toutefois attribuer des formes et des natures entièrement nouvelles, mais font seulement un certain mélange et composition des membres de divers animaux »




Guillaume Apollinaire published 'Le Bestiaire, ou Cortège d'Orphée', with the illustrations of Raoul Dufy, in 1911. Portrait of Apollinaire by Vlaminck.
Music by Erik Satie, 'Trois Gymnopédies'.









    Le Bestiaire


    Orphée

    Admirez le pouvoir insigne
    Et la noblesse de la ligne:
    Elle est la voix que la lumière fit entendre
    Et dont parle Hermès Trismégiste en son Pimandre.


    La tortue

    Du Thrace magique, ô délire!
    Mes doigts sûrs font sonner la lyre.
    Les animaux passent aux sons
    De ma tortue, de mes chansons.


    Le cheval



    Mes durs rêves formels sauront te chevaucher,
    Mon destin au char d'or sera ton beau cocher
    Qui pour rênes tiendra tendus à frénésie,
    Mes vers, les parangons de toute poésie.


    La chèvre du Thibet


    Les poils de cette chèvre et même
    Ceux d'or pour qui prit tant de peine
    Jason, ne valent rien au prix
    Des cheveux dont je suis épris.






    Le serpent

    Tu t'acharnes sur la beauté.
    Et quelles femmes ont été
    Victimes de ta cruauté!
    Ève, Eurydice, Cléopâtre;
    J'en connais encor trois ou quatre.


    Le chat

    Je souhaite dans ma maison :
    Une femme ayant sa raison,
    Un chat passant parmi les livres,
    Des amis en toute saison
    Sans lesquels je ne peux pas vivre.



    Le lion

    O lion, malheureuse image
    Des rois chus lamentablement,
    Tu ne sais maintenant qu'en cage
    A Hambourg, chez les Allemands.


    Le lièvre

    Ne soit pas lascif et peureux
    Comme le lièvre et l'amoureux.
    Mais que toujours ton cerveau soit
    La hase pleine qui conçoit.



    Le lapin

    Je connais un autre connin
    Que tout vivant je voudrais prendre.
    Sa garenne est parmi le thym
    Des vallons du pays de Tendre.


    Le dromadaire

    Avec ses quatre dromadaires
    Don Pedro d'Alfaroubeira
    Courut le monde et l'admira.
    Il fit ce que je voudrais faire
    Si j'avais quatre dromadaires.


    La souris

    Belles journées, souris du temps,
    Vous rongez peu à peu ma vie.
    Dieu! Je vais avoir vingt-huit ans,
    Et mal vécus, à mon envie.


    L'éléphant

    Comme un éléphant son ivoire,
    J'ai en bouche un bien précieux.
    Pourpre mort!… J'achète ma gloire
    Au prix des mots mélodieux.


    Orphée

    Regardez cette troupe infecte
    Aux mille pattes, au cent yeux:
    Rotifères, cirons, insectes
    Et microbes plus merveilleux
    Que les sept merveilles du monde
    Et le palais de Rosemonde!



    La chenille
    Le travail mène à la richesse.
    Pauvres poètes, travaillons!
    La chenille en peinant sans cesse
    Devient le riche papillon.

    La mouche

    Nos mouches savent des chansons
    Que leur apprirent en Norvège
    Les mouches ganiques qui sont
    Les divinités de la neige.


    La puce

    Puces, amis, amantes même,
    Qu'ils sont cruels ceux qui nous aiment!
    Tout notre sang coule pour eux.
    Les bien-aimés sont malheureux.


    La sauterelle

    Voici la fine sauterelle,
    La nourriture de saint Jean.
    Puissent mes vers être comme elle,
    Le régal des meilleures gens.


    Orphée

    Que ton cœur soit l'appât et le ciel, la piscine !
    Car, pêcheur, quel poisson d'eau douce ou bien marine
    Egale-t-il, et par la forme et la saveur,
    Ce beau poisson divin qu'est JÉSUS, Mon sauveur ?



    Le dauphin

    Dauphins, vous jouez dans la mer,
    Mais le flot est toujours amer.
    Parfois, ma joie éclate-t-elle?
    La vie est encore cruelle.


    Le poulpe

    Jetant son encre vers les cieux,
    Suçant le sang de ce qu'il aime
    Et le trouvant délicieux,
    Ce monstre inhumain, c'est moi-même.


    La méduse

    Méduses, malheureuses têtes
    Aux chevelures violettes
    Vous vous plaisez dans les tempêtes,
    Et je m'y plais comme vous faites.



    L'écrevisse

    Incertitude, ô mes délices
    Vous et moi nous nous en allons
    Comme s'en vont les écrevisses,
    À reculons, à reculons.


    La carpe

    Dans vos viviers, dans vos étangs,
    Carpes, que vous vivez longtemps!
    Est-ce que la mort vous oublie,
    Poissons de la mélancolie.


    Orphée

    La femelle de l'alcyon,
    L'Amour, les volantes Sirènes,
    Savent de mortelles chansons
    Dangereuses et inhumaines.
    N'oyez pas ces oiseaux maudits,
    Mais les Anges du paradis.


    Les sirènes

    Saché-je d'où provient, Sirènes, votre ennui
    Quand vous vous lamentez, au large, dans la nuit ?
    Mer, je suis comme toi, plein de voix machinées
    Et mes vaisseaux chantants se nomment les années.


    La colombe


    Colombe, l'amour et l'esprit
    Qui engendrâtes Jésus-Christ,
    Comme vous j'aime une Marie.
    Qu'avec elle je me marie.


    Le paon

    En faisant la roue, cet oiseau,
    Dont le pennage traîne à terre,
    Apparaît encore plus beau,
    Mais se découvre le derrière.


    Le hibou

    Mon pauvre coeur est un hibou
    Qu'on cloue, qu'on décloue, qu'on recloue.
    De sang, d'ardeur, il est à bout.
    Tous ceux qui m'aiment, je les loue.



    Ibis

    Oui, j'irai dans l'ombre terreuse
    Ô mort certaine, ainsi soit-il!
    Latin mortel, parole affreuse,
    Ibis, oiseau des bords du Nil.


    Le boeuf

    Ce chérubin dit la louange
    Du paradis, où, près des anges,
    Nous revivrons, mes chers amis,
    Quand le bon Dieu l'aura permis.

     Guillaume Apollinaire (1880-1918)









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TREMOIS

   LE BESTIAIRE SOLAIRE












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Petit bestiaire d’animaux fabuleux


Nathalie Biggio


Les animaux fabuleux d’inspiration terrestre


Dans cette rubrique, se trouvent des animaux terrestres ou marins, « réels » auxquels l’homme a attribué des caractéristiques ou des pouvoirs surnaturels.

  

Animaux aux proportions gigantesques (poissons, serpents…)

Ces animaux sont à la fois des signes divins et des animaux démesurés. On peut par exemple citer la baleine évoquée au 14e siècle par Guiart des Moulins dans la Bible historiale. Elle est alors représentée avec des dents carnassières et un oeil mauvais. La baleine est alors l’équivalent en mer du loup sur terre.


Cheval ailé

 Dans l’Antiquité, Pégase est le fils de Poséidon et de la Gorgone. Il serait né aux sources de l’océan et aurait vécu, recherchant les fontaines. Il symbolise et personnifie l’inspiration poétique.


Phénix

 Légende égyptienne que Pline sera le premier à reprendre. Le Phénix fait la taille d’un aigle et a un plumage rouge. Il se nourrit de larmes d’encens. Tous les 500 ans, il se construit un nid et s’immole. Trois jours plus tard, il renaît de ses cendres. Repris dans la tradition chrétienne, il symbolise la résurrection du Christ et l’immortalité de l’âme.


Salamandre

 Sorte de lézard, de crapaud à queue dont le corps est multicolore, la salamandre secrète une matière visqueuse associée à du poison. Son principal atout est d’éteindre le feu. IESR‐




Porte d'Ishtar




Les animaux fabuleux hybrides et monstrueux


Nous appuyant sur l’étymologie latine ibrida, « bâtard, de sang mêlé », nous avons regroupé dans cette rubrique les animaux fabuleux issus du croisement de deux espèces aisément identifiables. Monstrum en latin désignant un animal présentant des anomalies graves, nous retrouvons donc chez les hybrides des animaux, souvent difformes, issus du croisement et du mélange anarchique de plusieurs espèces.



Griffon

Croisement d’un aigle et d’un lion. C’est un animal satanique légué à l’Occident par les byzantins. Il est le gardien des tombeaux ou d’un trésor. Il est souvent représenté sur les églises occidentales sous la forme de gargouille.

  

Centaure

Il est le résultat de l’union entre l’homme et le cheval. En Grèce, il représente la puissance animale liée à l’intelligence humaine. Son image est très répandue dans l’art persan. Au Moyen‐âge, il symbolise le paganisme et l’homme sous l’emprise de ses pulsions animales.

  

Minotaure

Animal au corps d’homme et à la tête de taureau. Il semait la terreur à Athènes. Pour cette raison, Minos l’enferma dans un labyrinthe. Le Minotaure fut vaincu par le héros Thésée.


Sirènes

Leur image a varié au cours du temps ; elles sont issues du croisement soit femme‐oiseau, soit femme‐poisson. En Grèce ancienne, on trouve les deux représentations. En Égypte ancienne et en Occident médiéval, elles sont représentées avec un corps en forme d’oiseau et des pattes terminées par des serres puissantes. Au Moyen‐Age, elle symbolise la luxure tandis que dans l’Antiquité, elle signifiait la connaissance.


Serre

Animal marin ailé dont le corps est très volumineux.

  

Licorne (ou unicorne)

En Grèce, l’unicorne est un animal sauvage d’une redoutable férocité : son pied est tranchant et sa corne est coupante. Dans la Bible, elle est aussi décrite comme un animal violent et malfaisant. A partir du 12e siècle, l’Eglise va reprendre la légende antique selon laquelle la licorne ne peut être attirée et capturée que grâce à une jeune vierge. Elle symbolise alors le Christ, la pureté et la chasteté. A partir du 13e siècle, la licorne revient en leitmotiv dans l’art. Elle ressemble désormais à un cheval blanc aux sabots fendus portant une longue corne torsadée.


Cerbère

Chien monstrueux aux têtes multiples. Il a une queue de dragon et le dos hérissé de têtes de serpent. Il est le gardien de l’enfer dans la mythologie grecque antique.


Hydre de Lerne


Serpent à plusieurs têtes qui repoussaient dès qu’on lui tranchait.


Chimère

Monstre diabolique à tête de lion, au corps de chèvre et à la queue de dragon.


Basilic

Animal ayant le pouvoir de tuer par son seul regard. Il est empli de venin qui luit sur sa peau et dégage une odeur mortelle. Il est souvent représenté par un coq à queue de dragon ou par un serpent aux ailes de coq.


Sphinx

Monstre formé d’un corps de lion et d’une tête humaine. Près de Thèbes en Grèce, il proposait des énigmes aux voyageurs et dévorait ceux qui ne savaient pas y répondre, selon la mythologie grecque.


Dragon

Reptile ailé qui peut avoir une tête de cheval ou coiffée de cornes longues semblables à celles des bois du cerf. Il crache du feu, du froid, de l’acide ou des éclairs. Il n’a pas été figé dans une forme fixe et déterminée. Cet animal a laissé son empreinte dans toutes les civilisations. Dans les peuples du nord, le dragon symbolise la vaillance et la puissance. En Chine, c’est un animal céleste, gardien des eaux. Dans l’iconographie chrétienne, il symbolise dès le 12e siècle, l’incarnation de Satan, le Diable.





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Texte de Sylvie Ballestra-Puech:


Si « lire un bestiaire philosophique est une manière plaisante d’entrer en philosophie »

suivre le fil de l’araignée permet de distinguer les adeptes de la transcendance, qui méprisent le fragile tissage arachnéen, et les chantres de l’immanence, qui y trouvent une figure de la subtilité, voire de l’âme du monde.

Cette ligne de partage se dessine dès l’Antiquité. Pour Héraclite, l’araignée au centre de sa toile figure la relation de l’âme et du corps mais pour le stoïcien Ariston de Chio « les raisonnements dialectiques sont semblables à des tissus d’araignées, qui paraissent révéler quelque habileté mais sont inutiles ». Lucrèce recourt à l’image pour illustrer la théorie du simulacre [4] et Ovide, son héritier à bien des titres, fait de la tapisserie d’Arachné la mise en abyme des Métamorphoses mêlant indissolublement éthique et esthétique.  Plutarque, en revanche, dénonce les récits mythologiques qui se réduisent à des « fictions inconsistantes que poètes et prosateurs tissent et tendent comme les araignées font leur toile, en en tirant de leur propre fonds les données arbitraires ».

Dans l’Europe devenue chrétienne, l’araignée appartient au bestiaire diabolique, la Bible, comme le Coran d’ailleurs, en faisant une figure de l’impiété et de la perfidie. Pour l’auteur anonyme de l’Ovide moralisé, la métamorphose en araignée révèle la nature satanique de celle qui osa défier Minerve, la « sapience divine ». Dante est l’un des rares à percevoir la grandeur tragique d’Arachné et à reconnaître en elle une figure de l’artiste. Même les humanistes retiennent surtout la valeur dépréciative des métaphores arachnéennes. Deux adages d’Érasme, Aranearum telas texere et Ex se fingit velut araneus , reprennent ainsi respectivement les citations d’Ariston de Chio et de Plutarque.

C’est encore pour discréditer la pensée de Spinoza que Pierre Bayle utilise l’image de l’araignée en citant longuement François Bernier.  Sous la plume de ce médecin et disciple de Gassendi, qui passa plusieurs années en Inde, la métaphore arachnéenne, que l’on rencontre notamment dans la Mundaka Upanishad, [10] devient l’image centrale de la pensée indienne :

Il n’est pas que vous ne sachiez la philosophie de beaucoup d’anciens philosophes, touchant cette grande âme du monde dont ils veulent que nos âmes et celles des animaux soient des portions. […] Or ces Cabalistes ou Pendets Indous que je veux dire, poussent l’impertinence plus avant que tous ces philosophes et prétendent que Dieu ou cet être souverain qu’ils appellent Achar, immobile, immuable, ait non seulement produit, ou tiré les Ames de sa propre substance, mais généralement encore tout ce qu’il y a de matériel et de corporel dans l’Univers, et que cette production ne s’est pas faite simplement à la façon des causes efficientes, mais à la façon d’une Araignée, qui produit une toile qu’elle tire de son nombril, et qu’elle reprend quand elle veut.

Dans la note de Bayle, elle permet d’opposer à la rationalité apparente du spinozisme un substrat mythique.  Mais elle a manifestement séduit Diderot qui reprend intégralement la citation de Bernier par Bayle dans l’article « Asiatiques » de l’Encyclopédie.  À partir de ce texte matriciel, les métaphores arachnéennes se multiplient sous sa plume. Prenant résolument le contre-pied de l’adage Aranearum telas texere, il choisit l’araignée pour célébrer le pouvoir heuristique de l’analogie :

Une imagination forte jointe à des connaissances étendues et diverses et à une subtilité peu commune, lui indiquait des liaisons fines et des points d’analogie entre les objets les plus éloignés. Les dernières années de sa vie furent laborieuses, contemplatives et retirées. Quelquefois je le comparais à cet insecte solitaire et couvert d’yeux qui tire de ses intestins une soie qu’il parvient à attacher d’un point du plus vaste appartement à un autre point éloigné, et qui se servant de ce premier fil pour base de son merveilleux et subtil ouvrage, jette à droite et à gauche une infinité d’autres fils et finit par occuper tout l’espace environnant de sa toile ; et cette comparaison ne l’offensait point. C’est dans l’intervalle du monde ancien au monde nouveau que notre philosophe tendait des fils : il cherchait à remonter de l’état actuel des choses à ce qu’elles avaient été dans les temps les plus reculés.

Il s’inscrit aussi dans la lignée de Lucrèce lorsque, dans Mystification, il reprend la théorie du simulacre et développe la comparaison arachnéenne qui s’y trouvait associée :

DESBROSSES. Qu’une bague, un portrait, une lettre, un billet tendre qu’on aura reçu vienne à tomber sous les yeux, et voilà le simulacre perfide qui s’attache à la rétine.

MLLE DORNET. Qu’est-ce qu’une rétine ?

DESBROSSES. C’est une toile d’araignée tissue des fils nerveux les plus déliés, les plus fins, les plus sensibles du corps, qui tapisse le fond de l’oeil. Quand l’image s’est attachée à cette toile mobile, quand ses petits ébranlements ont été transmis à cette substance si délicate, si molle qu’on appelle le cerveau ; quand l’âme a pris

les ondulations de cette substance ; quand l’une et l’autre lassées d’osciller, viennent à s’affaisser de fatigue, de l’ennui on passe à la tristesse, à la mélancolie, à l’attendrissement, aux larmes, au chagrin, à l’indigestion, à l’insomnie, à la douleur, aux nerfs agacés, aux vapeurs. Si les ébranlements de la toile sont transmis au cerveau, celui-ci se trouve logiquement comparé à l’araignée dans le Salon de 1767 . Ce remarquable travail de la métaphore résulte sans doute de la rencontre entre la comparaison védique et la tradition allégorique, d’origine médiévale, qui fait de l’araignée et de sa toile l’attribut du toucher. À partir de la Renaissance, celle-ci interfère, en outre, avec la comparaison héraclitéenne de l’âme et de l’araignée, que l’on retrouve dans Le Rêve de D’Alembert :

MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE. — Docteur, approchez-vous. Imaginez une araignée au centre de sa toile. Ébranlez un fil, et vous verrez l’animal alerté accourir. Eh bien ! si les fils que l’insecte tire de ses intestins, et y rappelle quand il lui plaît, faisaient partie sensible de lui-même? …

BORDEU. — Je vous entends. Vous imaginez en vous, quelque part, dans un recoin de votre tête, celui, par exemple, qu’on appelle les méninges, un ou plusieurs points où se rapportent toutes les sensations excitées sur la longueur des fils.

Julie de Lespinasse va plus loin et retrouve l’araignée comme métaphore de l’âme du monde :

MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE. — Et qui est-ce qui vous a dit que ce monde n’avait pas aussi ses méninges, ou qu’il ne réside pas dans quelque recoin de l’espace une grosse ou petite araignée dont les fils s’étendent à tout ?

BORDEU. — Personne, moins encore si elle n’a pas été ou si elle ne sera pas.

MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE. — Comment cette espèce de Dieu-là…

BORDEU. — La seule qui se conçoive…

MADEMOISELLE DE L’ESPINASSE. — Pourrait avoir été, ou venir et passer ?

BORDEU. — Sans doute ; mais puisqu’il serait matière dans l’univers, portion de l’univers, sujet à vicissitudes, il vieillirait, il mourrait.

 L’écho de la citation de Bernier dans l’article « Asiatiques » est manifeste : Diderot choisit comme modèle d’une conception matérialiste de l’univers la métaphore védique décriée par Bayle. Il opère ainsi un double retournement : il revendique une pensée de l’immanence que la métaphore servait à stigmatiser et défend, grâce à elle, la dimension heuristique de la comparaison.

Usage polémique et vertu heuristique coexistent chez Nietzsche dont l’œuvre n’est pas moins riche en métaphores arachnéennes.  Il les utilise d’abord contre Spinoza, grâce à la paronomase entre le nom du philosophe et le nom allemand de l’araignée

(Spinne), tous deux rapprochés de l’emploi familier du verbe spinnen — filer — au sens d’élucubrer, divaguer. Il joue peut-être aussi de la prédilection de Spinoza pour les araignées.  Mais alors que chez Bayle la métaphore arachnéenne servait à discréditer « l’athée de système », elle vise désormais le Christ et une métaphysique dont Spinoza se trouve paradoxalement devenu le représentant :

Même les plus pâles parmi les pâles, ces albinos de la pensée que sont Messieurs les Métaphysiciens, ont su se rendre maîtres de lui. Ils ont si bien tissé autour de lui les toiles de leurs élucubrations, qu’hypnotisé par leur agitation, il s’est fait lui-même araignée, qu’il s’est fait métaphysicien... dès lors il s’est mis à retisser en partant de lui-même la toile du monde — « sub specie Spinozae » —, dès lors il s’est transfiguré, devenant de plus en plus mince et plus pâle, il s’est fait « idéal », « pur esprit », il s’est fait « absolu », il s’est fait « chose en soi »... Déchéance d’un Dieu : Dieu s’est fait « chose en soi » …

 Loin d’opposer une Arachné sophiste aux « vrais nourrissons de Pallas », Nietzsche les rejette dos-à-dos et Spinoza se voit tour à tour affublé du costume des deux rivales :

Et que penser de ce charlatanisme de forme mathématique, sous lequel Spinoza cuirasse et masque sa philosophie — l’ « amour de sa propre sagesse », en définitive, si l’on interprète correctement le mot —, afin de glacer d’avance le téméraire qui oserait lever les yeux sur cette vierge inaccessible, cette Pallas Athénée ? Que de timidité, que de vulnérabilité ne trahit-elle pas, cette mascarade d’un anachorète mal portant…

Nietzsche dénonce ainsi la vaine prétention d’Athéna, en tant que figure emblématique de la philosophie, à triompher d’Arachné et lui fait subir en retour le sort qu’elle a infligé à la mortelle : elle devient sous sa plume une araignée dont la production est frappée de vanité parce qu’immatérielle. À rebours de la tradition idéaliste, la toile d’araignée devient le symbole de la spiritualité pensée comme perte de substance, donc ultime déchéance :

La conception chrétienne de Dieu — Dieu conçu en tant que Dieu des malades, Dieu-araignée, Dieu-esprit — c’est là une des conceptions de Dieu les plus corrompues qui aient jamais été formées sur terre : elle constitue peut-être même le plus bas de l’étiage dans l’évolution déclinante des types divins. Dieu dégénéré en antithèse de la vie, au lieu d’être sa transfiguration, son éternel acquiescement !

Mais ce n’est pas seulement l’esprit en tant qu’antithèse de la vie que figure l’araignée sous la plume de Nietzsche. C’est aussi l’esprit humain qui exerce sur le monde son emprise par la connaissance :

En fin de compte nous ne faisons rien de plus avec la connaissance que ne fait l’araignée, filant sa toile, chassant et suçant sa proie : elle veut vivre au moyen de son art et de cette activité et avoir sa satisfaction — et ceci nous le voulons nous aussi lorsque notre connaissance saisit comme au vol des soleils, des atomes, les retient et les établit pour ainsi dire — nous ne faisons là que prendre un détour pour aboutir à nous-mêmes, à nos besoins.

Or cet usage heuristique de la comparaison concerne justement ce que Nietzsche, de son propre aveu, partage avec Spinoza : « faire de la connaissance l’affect le plus puissant » (die Erkenntnis zum mächtigsten Affekt zu machen).  Et c’est encore l’image de l’araignée qui permet d’affirmer la subjectivité de toute connaissance :

Les habitudes de nos sens nous ont embobinés dans le mensonge et la tromperie de la sensation : ils sont devenus ensuite la base de tous nos jugements et nos « connaissance » — il n’y a pas la moindre échappatoire, pas de tour ou de détour qui mène au monde réel. Nous sommes dans notre toile comme des araignées, et quoi que nous y prenions, nous ne pouvons prendre que ce qui veut bien se laisser prendre dans notre toile.

Si l’homme oublie qu’il est pris dans le réseau de ses perceptions comme l’araignée dans sa toile, il risque de tisser un système, qui aura la lourdeur et la rigidité de la cuirasse d’Athéna et ne possèdera que le pouvoir mortifère de la face de Méduse.



















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